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17/05/2018 09:00 EDT | Actualisé 17/05/2018 09:00 EDT

«Ils rentrent dans les maisons pour interdire l’amour»

La lutte pour l’amour a lieu partout dans le monde.

Getty Images/iStockphoto

En août dernier, j'ai participé à la conférence de Fierté Montréal sur les enjeux des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et trans (LGBT) des pays de la Francophonie. Des dizaines de conférenciers LGBT provenant de tous les horizons étaient réunies pour l'occasion. Lorsqu'on parle de « choc » des cultures, je dois dire que je l'ai vécu de plein fouet cette journée-là.

Ma conférence portait sur la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie. Une Journée qui a été créée pour la première fois au monde par la Fondation Émergence en 2003 et qui est maintenant soulignée dans de nombreux pays dont ceux de la plupart des conférenciers présents. Je présentais certaines de nos activités, notamment nos campagnes de sensibilisation grand public. Content de montrer tout le travail accompli par la Fondation depuis plus d'une décennie, je suis redescendu rapidement de mon nuage lors de la période de questions. Un jeune Malien m'a posé la question avec un certain sarcasme « comment pouvons-nous utiliser votre matériel alors que nos courriels sont surveillés par le gouvernement? » Légère dépression mêlée de panique, que pouvais-je répondre à cette question?

À ce moment, je me trouvais vis-à-vis une personne qui a risqué d'être arrêtée pour venir à la conférence, qui retournera dans son pays continuer à lutter malgré tout le péril.

Nous recevons régulièrement à la Fondation des courriels de demande d'aide de personnes LGBT d'autres pays. Notre pouvoir d'action étant limité, nous ne pouvons qu'envoyer des messages d'encouragements et de soutien. La distance et le filtre de l'ordinateur me permettent de dormir la nuit sans trop y penser. C'est un peu la même chose pour tout le monde, avouons-le. Toutefois, à ce moment, je me trouvais vis-à-vis une personne qui a risqué d'être arrêtée pour venir à la conférence, qui retournera dans son pays continuer à lutter malgré tout le péril. Je ne pouvais m'échapper.

Heureusement, le jeune Malien a été plutôt compréhensif. Nous avons alors discuté longuement de ce que nous pourrions faire, des solutions que le Québec pourrait amener. Ce n'était pas évident non plus pour lui, soyons réalistes. Nous avons conclu que les circonstances nous dépassaient.

Une fois la conférence terminée, j'ai continué de réfléchir à cet épisode. Une réflexion n'a cessé de me revenir à l'esprit. Ce que nous pouvons faire tout d'abord, c'est de sensibiliser la population d'ici sur ce qui se passe ailleurs. L'intention n'est pas d'occulter les problèmes d'ici. Je sais pertinemment que l'homophobie et la transphobie sont bien présentes dans nos sociétés. Autrement, nous n'aurions pas tant d'organismes communautaires. Ceux qui y travaillent ne se « fendraient pas en quatre » pour porter la cause à bout de bras avec peu de ressources. L'intention est plutôt de prendre un moment pour bien évaluer ce qui se passe aussi ailleurs. Moi-même, je ne suis pas au fait des enjeux spécifiques selon les pays, alors que je travaille à temps plein dans un organisme de défense des droits LGBT. Alors, qu'en est-il de la population?

La campagne 2018 de la Fondation Émergence vise à dénoncer qu'encore 72 États criminalisent l'homosexualité. Je suis fier de cette campagne, malgré sa modeste ambition. Les personnes LGBT partout dans le monde, comme mon nouvel ami malien, vivent des préjudices qui se manifestent sous plusieurs formes, comme le meurtre, les violences physiques et psychologiques, l'expulsion d'un logement le renvoie du travail et j'en passe. Je pense néanmoins que nous devons en parler pour que la population québécoise soit plus au fait et comprenne que la lutte est loin d'être terminée et qu'elle a des ramifications à l'international.

Ramy, Mona et Justin sont ceux qui m'ont le plus marqué dans toute cette aventure. Trois jeunes qui ont dû quitter leur pays parce que c'était dangereux pour eux d'afficher leurs couleurs. Leurs histoires sont poignantes. Justin est devenu la « honte » de la famille et s'est fait battre par la police, car il militait en Russie. Mona a été mise en prison, car elle militait au Burundi. Ramy a reçu des menaces de mort parce qu'il militait en Tunisie. Depuis, ce dernier porte un tatouage sur le poignet qui indique en arabe : « Ils rentrent dans les maisons pour interdire l'amour ». Tant de violence contre l'amour.

Grâce à ce militant malien, j'ai pris réellement conscience que notre lutte est non seulement locale, mais aussi internationale. Nous n'avons pas encore les moyens pour répondre à tous les besoins, mais nous devons davantage nous concerter et trouver des solutions. Nous manquons cruellement de structures pour accueillir les réfugiés LGBT, nos avancées législatives laissent encore de côté les personnes trans migrantes, nous parlons à peine de ces sujets... J'espère néanmoins que le grand public comprendra que la lutte pour l'amour a lieu partout dans le monde.