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26/10/2015 12:06 EDT | Actualisé 25/10/2016 05:12 EDT

Cachez ce handicap que nous ne saurions voir

Le message de ces publicités est hautement problématique puisqu'il repose sur la peur du handicap et de la différence. La CSST fait ainsi la promotion du stigma et non pas de la sécurité au travail.

Depuis quelques années, la Commission de la santé et de la sécurité au travail (CSST) et la Société de l'assurance automobile du Québec (SAAQ) réalisent diverses campagnes publicitaires chocs pour sensibiliser la population aux accidents liés à de mauvais comportements dans les milieux de travail et sur la route. La dernière campagne sociétale de la CSST à la télé et à la radio met en scène des personnes étant restées physiquement handicapées ou marquées par un accident de travail.

À la radio, on entend la voix d'un homme qui raconte son quotidien en exposant à quel point il dépend de son entourage pour se laver, se déplacer, etc. Le message est sans équivoque. De citoyen productif sans handicap, cet homme est devenu un fardeau en raison de son handicap.

La publicité télévisée, quant à elle, propose trois histoires. À la piscine, un homme amputé d'un avant-bras doit expliquer à un enfant pourquoi il n'a pas de main. Dans un salon de coiffure, une femme dont le visage est brûlé se fait demander par la coiffeuse si elle veut qu'elle place ses cheveux de sorte à cacher le côté cicatrisé de son visage. Elle acquiesce en disant tristement « pour cacher... ». Dans la dernière scène, une petite fille en pyjama court vers son père assis dans un fauteuil roulant. La petite grimpe sur ses genoux et, sans hésitation, s'agrippe à son cou en s'exclamant « Papa, prends-moi! J'ai peur! » Celui-ci soupire et lui répond : « Papa ne peut pas, mon ange », car il ne peut pas bouger les bras. On le sent impuissant et résigné. Tout au long de la publicité, une musique triste joue en arrière-plan. L'ambiance est dramatique. Celle-ci se termine par une voix off qui dit : « Les accidents de travail vaut mieux en parler avant puisqu'autrement trop de gens vont devoir en parler toute leur vie. »

Il est évidemment important de faire des campagnes de prévention des accidents de travail. La plupart de ces accidents pourraient être évités avec de meilleures mesures de sécurité. Il est donc impératif d'investir plus d'énergie dans leur prévention. Nous comprenons aussi que devenir handicapé est un choc et une expérience difficile. Toutefois, le message de ces publicités est hautement problématique puisqu'il repose sur la peur du handicap et de la différence. La CSST fait ainsi la promotion du stigma et non pas de la sécurité au travail. Ici, le handicap et la différence sont synonymes de tragédie, d'incapacité et de honte.

Si l'on se fie à ces publicités, les enfants vont toujours dévisager les gens dont l'apparence ne correspond pas à la norme et ces derniers vont toujours souffrir en silence. Les limitations physiques vont toujours signifier être un fardeau pour nos proches. Ce genre de message est un affront à l'inclusion et à la dignité des personnes handicapées. L'amour et le réconfort d'un père pour son enfant n'a aucun lien avec sa capacité de bouger un membre. La jeune femme brûlée et l'homme amputé n'ont pas à assumer la pression que la société met sur eux en valorisant des corps qui correspondent à la norme. Les représentations négatives des personnes handicapées dépeignent ces personnes comme des sujets de pitié et non pas des sujets de droits et d'égalité. Les attitudes envers les personnes handicapées doivent changer.

Dans le but de s'attaquer à l'obsession du corps parfait, le ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine a lancé, au printemps 2010, la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée. Cette Charte est un engagement collectif visant à accueillir la diversité corporelle en faisant la promotion de représentations plus réalistes des personnes. Par contre, la réflexion entamée par la Charte remet uniquement en question l'image associée au poids et à la taille. Sa redéfinition du corps « normal » s'arrête là. Pourtant, ne serait-ce pas intéressant de développer une vision du corps réellement inclusive?

L'argument derrière la Charte est que l'image corporelle véhiculée dans l'espace public et médiatique a une influence sur l'image personnelle, sur l'estime de soi et, indirectement, sur la santé de la population. Ces problèmes, les personnes handicapées n'y échappent pas. La représentation tragique du handicap, telle que véhiculée dans la publicité de la CSST, a des conséquences négatives sur les personnes handicapées et sur la façon dont elles sont perçues dans la société. Les organismes gouvernementaux doivent cesser de véhiculer des messages fondés sur la peur du handicap. Ils ont le devoir de faire la promotion de la santé et la sécurité de la population sans marginaliser davantage les personnes handicapées.

Vivre avec un handicap ne se résume pas à tragédie, honte et incapacité. Vivre avec un handicap, c'est beaucoup plus complexe que ça. C'est un mélange de joies, de peines, de réussites et d'échecs. Et ça, on le voit rarement sur nos petits écrans.

Pour éviter d'autres soupers imparfaits, nous nous devons de mieux représenter les personnes handicapées dans les médias. Parce qu'elles devraient réellement avoir leur place dans la société.

Ce texte a été écrit en collaboration avec Marie-Eve Veilleux, traductrice scientifique et étudiante en bioéthique.

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