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16/08/2015 08:34 EDT | Actualisé 16/08/2016 05:12 EDT

Soumission: après le tapage, les trois thèses politiques

Quoi qu'on en dise, Soumission de Michel Houellebecq ne décrit pas la destruction de la France par un parti musulman. À bien des égards, au contraire, la prise du pouvoir par la Fraternité musulmane, dirigée par un certain Ben Abbes, améliore la situation du pays.

Maintenant que la poussière est retombée et que les clameurs indignées se sont tues, il reste à discuter le fond du dernier Houellebecq. Cette discussion est restée marginale puisque, et c'est bien le problème de ce livre, on a nettement exagéré sa teneur polémique et on l'a injustement associé à une tentative d'exacerber les tensions qui traversent la France d'aujourd'hui. Trop souvent, on a limité l'analyse du livre à l'idée que la prise du pouvoir en France par un président musulman était imminente ou, à tout le moins, inévitable. Or, il s'agit d'une lecture bien légère : si ce roman repose bien sur une série de thèses politiques, il ne consiste pas en une anticipation d'un cataclysme français.

Le vain tumulte

Quoi qu'on en dise, Soumission ne décrit pas la destruction de la France par un parti musulman. À bien des égards, au contraire, la prise du pouvoir par la Fraternité musulmane, dirigée par un certain Ben Abbes, améliore la situation du pays.

L'arrivée au pouvoir de Ben Abbes s'accompagne, il est vrai, d'un retour au patriarcat traditionnel, mais non pas d'un gouvernement salafiste guidé par un rigorisme religieux exacerbé. Il n'y a pas, non plus, d'absolutisme islamique : la Fraternité n'atteint le pouvoir qu'après d'importantes concessions aux socialistes et à l'UMP dans la répartition des ministères. Ce n'est pas non plus la fin du catholicisme en France, puisque l'ennemi de Ben Abbes, c'est le matérialisme athée : certains passages laissent même croire que le nouveau gouvernement aura une influence positive sur les institutions catholiques. La cerise sur le sundae : grâce aux succès diplomatiques de Ben Abbes, le statut du français dans l'Union européenne se voit rehaussé. À ces réussites, il faut ajouter la disparition du chômage et la prospérité renouvelée pour le pays. Nous sommes loin du cataclysme.

Houellebecq ne mobilise pas non plus les fondamentaux de l'imaginaire antimusulman, qui se base habituellement sur l'idée que « l'Orient » et « l'Occident » sont antinomiques. Dans ce schéma de pensée, la pénétration de l'Islam sur le vieux continent est vécue comme la destruction de l'Europe. Or, Ben Abbes ne cadre absolument pas dans ce portrait : il est un pur rejeton spirituel de l'Europe. Il se rêve en Auguste qui rétablit le pouvoir perdu de l'Empire romain d'Occident grâce à l'expansion de l'Union européenne aux pays bordant la méditerranée. Il aspire aussi à la démocratisation du projet européen afin d'en être le premier président élu.

Les thèses

On voit bien que la polémique entourant Soumission est l'œuvre d'un malentendu : cette politique-fiction ne vise pas à effrayer les Français en les avisant que l'élection d'un président musulman est imminente. Le contenu politique tourne, à mon avis, autour de trois thèses.

La première, Houellebecq l'a exprimée en entrevue. Il s'agit de l'idée que les musulmans sont des orphelins politiques : ils ne veulent pas voter pour une gauche dont ils désapprouvent le libéralisme social et ils ne peuvent voter pour la droite parce qu'elle est suspecte de vouloir les exclure ou les expulser. Ce n'est pas pour rien que les plus fortes réactions au roman sont venues du champ gauche : depuis plusieurs années, le PS exploite le créneau de la défense des minorités au moyen d'un libéralisme social qui amalgame les homosexuels, les musulmans, les noirs, les transsexuels, etc. Cette stratégie repose sur l'idée que les minorités subissent une oppression politique semblable, que ce statut de minoritaire constitue l'élément central de leur condition politique et que, ce faisant, il est possible de les assembler dans un seul parti. Or, et c'est ce qui choque tant, Houellebecq laisse entendre qu'il n'y a pas de garantie que les minorités se sentent solidaires les unes des autres. Pour taquiner, nous pourrions dire que Houellebecq relève la surdité de la gauche face à la diversité des minorités!

L'œuvre repose sur une seconde thèse, qui a été exprimée par un personnage : l'UMP et le PS ont le même projet politique, soit la dissolution de la France dans l'Europe. Ceci implique que ces partis sont prêts à toutes les concessions politiques intérieures en France afin d'empêcher le FN de contrecarrer leur projet européen. Ce n'est pas pour rien que Marine Le Pen appelait les lecteurs à prêter attention aux décisions de « l'UMPS ».

Enfin, le roman suggère que le retour au traditionalisme et la mise en avant du fait religieux ne viendront pas des groupes autochtones de l'Europe. Deux éléments fondent ce constat. Premièrement, ce thème est interdit à la droite et au FN, qui, pour reprendre un passage du livre, se verraient « qualifiés de réactionnaires, voire de fascistes par les ultimes soixante-huitards, momies progressistes mourantes, sociologiquement exsangues, mais réfugiées dans des citadelles médiatiques d'où ils demeuraient capables de lancer des imprécations (...) ». Deuxièmement, ce traditionalisme fleurira parce que l'antiracisme servira à faire accepter ces changements aux laïcs. Dans le roman, le remplacement de l'école laïque et républicaine par des écoles privées confessionnelles est accepté par le PS précisément parce que sa composante antiraciste aura le dessus sur sa composante laïque. Ce changement amènera une transformation du débat public, qui n'opposera plus la gauche et la droite, mais les laïcs et les religieux.

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La tonalité pessimiste de l'œuvre ne vient pas de l'arrivée au pouvoir d'un président musulman, mais de l'idée que les sociétés postmodernes sont affaiblies par l'atomisation des individus, leur déréliction, leur désenchantement et l'obsession de la concupiscence qui les habite.

Si les dérives du XXe siècle ont poussé de nombreux artistes à déboulonner les idoles, à critiquer les grandes idéologies, à railler les grands discours et à abandonner les grands projets, Soumission s'inscrit dans un mouvement d'un autre type : il trace les conséquences possibles du vide qui a suivi la fin des grandes passions du siècle dernier.

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