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11/08/2018 11:25 EDT | Actualisé 11/08/2018 11:26 EDT

J'ai quitté mon travail pour une vie de voyages, voilà à quoi cela ressemble vraiment

«Cette expérience est loin de l'image idéalisée que projettent les photos d'Instagram. Mes proches me prêtent une vie à la Indiana Jones, j'ai du mal à leur confier mes problèmes.»

J'ai quitté mon travail pour une vie de voyages, voilà à quoi cela ressemble vraiment.
(Photo : l'auteure pendant son voyage en Inde)
Kristin Amico
J'ai quitté mon travail pour une vie de voyages, voilà à quoi cela ressemble vraiment. (Photo : l'auteure pendant son voyage en Inde)

Mon éducation m'a donné une vision tout ce qu'il y a de plus conventionnelle de la vie d'adulte: études supérieures (j'ai été la première de ma famille à obtenir un diplôme universitaire), travail, mariage, maison, enfants. L'université m'a fourni l'occasion d'habiter à l'étranger le temps d'un semestre. Puis j'ai entamé une carrière dans le marketing et les relations publiques à Boston, au sein d'un milieu professionnel très normé. Là, je suis passée maître dans l'art de cumuler mes congés jusqu'à pouvoir partir vers des pays comme le Maroc ou l'Inde, qu'il faut bien plus de quatre ou cinq jours pour découvrir.

Pendant une bonne vingtaine d'années, je me suis ainsi partagée entre une vie de travail "normale" et mes éternels rêves d'aventure. Me rendre au bureau tous les matins me déprimait profondément, mais j'ai refoulé ce désir d'explorer des voies plus atypiques, aussi risqué qu'irresponsable à mes yeux.

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En 2014, j'ai ainsi atteint l'âge de 40 ans, célibataire et sans enfant. Dans une bienheureuse solitude, j'ai célébré cet anniversaire par une randonnée dans le parc national californien de Joshua Tree. La même semaine, j'ai officiellement entamé la transition qui me mènerait vers une vie de nomade. En me serrant la ceinture, j'ai réussi à amasser un pécule de plus de 20 000 euros en un peu plus de deux ans. Dans le même temps, je mettais au point mon projet professionnel: travailler en freelance tout en parcourant le monde.

Après mes nombreuses années dans l'entreprise, je ne manque certainement pas d'organisation. En début 2017, quand j'ai atteint mon objectif en matière de financement et donné ma démission, j'étais sûre d'avoir envisagé à peu près toutes les facettes d'une vie de routarde. J'avais un budget mensuel, une liste de lieux à visiter en Europe et en Inde, ainsi qu'un grand nombre de ressources et de conseils d'experts pour me venir en aide.

Tapez sur Google "quitter son travail pour voyager" et vous verrez apparaître plus de 10 millions de résultats — une véritable mine d'informations, semble-t-il. Mais je le réalise à présent, après un an et demi sur la route: la majorité des nomades numériques et autres blogueurs globe-trotteurs se focalisent surtout sur les aspects techniques, comme les secrets pour trouver une connexion Wifi rapide. Ils abordent très peu les petits défis du quotidien, tels que la difficulté de se faire des amis quand on a 43 ans et transporte toute sa vie dans une valise.

Ma première leçon: si vous voulez sortir des sentiers battus, méfiez-vous des retours sur Internet!

Mon projet initial était d'explorer progressivement l'Europe, d'est en ouest, avant de passer à l'Inde. À peu près une fois par mois, je choisirais une nouvelle ville où me poser, trouvant mes marques tout en découvrant ces recoins authentiques qui ne figurent jamais dans les habituelles listes de destinations. Je pensais rejoindre d'autres travailleurs à distance dans de ravissants cafés et autres espaces de coworking, m'intégrant dans une véritable communauté.

Kristin Amico
L'auteure sur la piste de bobsleigh abandonnée de Sarajevo, capitale de la Bosnie-Herzégovine.

Pour entamer mon périple en douceur, j'ai opté pour un voyage organisé dans les régions peu connues de l'Europe de l'Est. Après cela, me sentant prête à me lancer toute seule, je suis partie deux semaines dans la ville lettone de Riga. C'est là que les ennuis ont commencé. Mon hôtel évoquait plutôt une prison pour hommes — aucune autre représentante du sexe féminin, une horrible odeur de tabac froid, des couloirs sombres et jonchés de bouteilles de vodka vides. Comment cet endroit avait-il pu récolter un tel nombre de commentaires flatteurs sur TripAdvisor? Ce fut ma première leçon: si vous voulez sortir des sentiers battus, méfiez-vous des retours sur Internet!

Ma prochaine surprise fut ce qu'un autre voyageur de ma connaissance appelle le "côté gestion": toutes les contraintes du quotidien, de la réservation d'un vol au combat pour déchiffrer des horaires de train en langue étrangère. Après deux jours enfermée dans mon hôtel, j'ai passé les deux suivants à déchirer ma jolie liste pour réserver hébergements et titres de transport le long d'un tout nouvel itinéraire. Je traverserais l'Europe centrale en descendant jusqu'aux Balkans, zone qui ne m'était même pas venue à l'esprit avant d'entendre mes premiers compagnons de route chanter les louanges de la Bosnie, de la Serbie, du Kosovo et du Monténégro.

Cette région m'a tout de suite plu, et je me sentais proche des personnes que j'y rencontrais. Mais quand tout vous est inconnu, chaque démarche banale prend soudain un temps fou: dénicher un magasin d'alimentation, faire sa lessive (n'espérez pas trouver une laverie à tous les coins de rue!), tester une longue série de cafés en quête de Wifi rapide et de boissons de qualité. Tout cela représente plusieurs heures de "gestion" par jour. Et je vous dévoile un secret: mis à part quelques joyaux rares, ce sont les chaînes de type McDonald's qui offrent la connexion la plus rapide et stable — de Bucarest à Belgrade, j'y ai passé bien des heures.

Après quelques mois merveilleux mais un brin solitaires à l'est du continent, j'avais prévu un mois à Paris. Me trouver chez moi dans cette capitale légendaire, même pour un temps, avait toujours été l'un de mes rêves. Jusqu'à présent, j'avais eu plus de mal que prévu à tisser des liens d'amitié, et je m'imaginais connaître plus de facilités en France.

Au lieu de rester chez moi à regarder Netflix, je suis partie en quête de réunions et d'événements gratuits pour expatriés: l'occasion rêvée de rencontrer d'autres fans d'aventure.

Déterminée à faire des efforts, j'ai décidé de m'inscrire sur Tinder. Bon, d'accord: mon espoir était à mi-chemin entre un petit rendez-vous sympa — au moins quelqu'un avec qui boire un verre et discuter un peu — et un mec craquant ne demandant qu'à m'emmener dans son studio haussmannien. À Boston, ma vie amoureuse avait été au point mort. Ajoutez à cela la difficulté de rencontrer quelqu'un quand on ne passe pas plus de quelques semaines au même endroit, et vous ne serez pas surpris d'apprendre que la dernière fois qu'un homme m'avait vue nue remontait au mandat de Barack Obama. Paris était le lieu idéal pour changer ça, pas vrai? Euh, en fait non.

J'ai vite appris que sur les sites de rencontres, les Français ne valent pas mieux que les Américains! La plupart étaient à peine fichus de me dire un mot ou deux. S'ils n'étaient pas capables de plus d'efforts, je n'allais pas faire le boulot pour eux. L'application a vite disparu de mon smartphone.

Au pays, je me serais offert une soirée entre amies pour nous morfondre ensemble sur notre célibat — mais de l'autre côté de l'océan, cet échec retentissant m'a servi de moteur pour sortir de ma zone de confort. Au lieu de rester chez moi à regarder Netflix, je suis partie en quête de réunions et d'événements gratuits pour expatriés: l'occasion rêvée de rencontrer d'autres fans d'aventure (et de passer une heure ou deux à parler anglais sans me sentir coupable).

Ce n'est qu'en arrivant en Inde que j'ai vraiment connu l'isolement de se retrouver en mission à des milliers de kilomètres de ses proches et de son foyer. En mai et juin 2018, j'ai parcouru le Rajasthan tout en préparant un guide touristique. Manque de chance, les températures étaient alors parmi les plus chaudes jamais enregistrées dans la région. Atteindre les 43°C à 10h était considéré comme normal. Et toutes les pièces n'avaient pas la clim. Quant à mon passage en Inde du Sud pour un projet de blog, il a coïncidé avec la saison des moussons, où les coupures de courant sont quotidiennes.

Kristin Amico
L'auteur travaille sur un projet de guide touristique à Jaipur, en Inde.

Quand je n'étais pas occupée à m'angoisser sur les délais à tenir, je devais m'assurer de garder un bon stock d'eau et de nourriture à disposition au lieu de me reposer sur l'hôtel ou les restaurants pour touristes, avec leurs prix prohibitifs. Après tout, j'étais censée suivre mon budget! Même dans les grandes villes indiennes, cela n'avait rien d'évident.

Malgré son côté exaltant, cette expérience est bien loin de l'image idéalisée que projettent les photos d'Instagram, pleines de jeunes femmes batifolant en chapeau et robe courte.

Les petites épiceries y sont rares et toute sortie implique de se frayer un chemin dans un espace bondé et bruyant, entre voitures roulant dans tous les sens, motos, tuk-tuks et vaches — on se croirait dans un jeu d'obstacles grandeur nature! Vu la faible quantité de feux de signalisation et l'absence totale de stops, traverser quelques rues pour acheter une bouteille d'eau, un soda et un repas à emporter peut facilement prendre 45 minutes, voire une heure. Encore du "temps de gestion".

Malgré son côté exaltant, cette expérience est bien loin de l'image idéalisée que projettent les photos d'Instagram, pleines de jeunes femmes batifolant en chapeau et robe courte. Vu la tendance de mes proches à me prêter une vie d'aventure à la Indiana Jones (ce héros a certes combattu des serpents, mais je doute qu'il ait jamais eu à passer des heures accroupi au milieu des fourmis dans le seul recoin d'une chambre d'hôtel miteuse où le Wifi accepte de passer), j'ai souvent du mal à leur confier mes problèmes.

Certains jours où mes clients sont peu coopératifs, la météo me met à rude épreuve et je n'arrive pas à trouver de Coca Light (mon petit péché à moi), je donnerais n'importe quoi pour une oreille compatissante. Mais s'apitoyer sur son sort devant un cocktail à 15 euros ou une bière à 2, comme on le fait sans y penser aux États-Unis, semble inacceptable de l'autre côté du globe — un caprice de petit privilégié. Je me suis rapprochée de voyageurs qui partagent mon mode de vie, et savent qu'il n'a rien de si glamour: il s'agit bien souvent de faire face aux mêmes contraintes à Belgrade qu'on le ferait dans un petit bureau propret de Boston. J'ai aussi rencontré en personne des connaissances virtuelles issues de mon métier ou de ma passion, autres âmes avides de découverte pour qui un sac à dos vaut bien un trois-pièces.

J'ignore encore quand ce périple prendra fin, mais même après dix-huit mois, je rencontre chaque jour de nouveaux défis qui ne font que décupler ma force et mon indépendance. Si je peux faire face à une vache indienne en colère, plus question de reculer quand un Américain malpoli me bouscule dans le métro.

Ce blogue, publié à l'origine sur le HuffPost américain, a été traduit par Guillemette Allard-Bares pour Fast For Word.