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19/02/2019 12:12 EST | Actualisé 19/02/2019 12:30 EST

Armes à feu et suicide: exposons les faits avec justesse

«Trop de fausses informations ont été véhiculées!»

Scharfsinn86 via Getty Images

Ce blogue se veut une réponse à celui de Jérôme Gaudreault, directeur général de l'Association québécoise de prévention du suicide.

Diplômé en psychoéducation de l'Université du Québec en Outaouais en 2009, je travaille depuis ce temps avec une clientèle adolescente et adulte, autant en milieu scolaire que communautaire. J'ai eu à assumer un rôle d'intervention clinique mais aussi d'intervenant pivot avec divers organismes allant du juridique au milieu de la santé en passant évidemment par le communautaire puisque l'approche systémique, d'un angle psychoéducatif, est un incontournable. Par ces fonctions, mais aussi par expérience de vie personnelle, j'ai souvent eu à intervenir avec des personnes présentant une menace pour elles-mêmes et je connais suffisamment la mission des acteurs qui œuvrent en prévention du suicide pour m'adresser à vous aujourd'hui.

Le phénomène du suicide est un sujet sensible qui nous touche tous, de près ou de loin, et malheureusement encore bien présent dans notre société. Les enjeux qui s'y rattachent sont importants et méritent sans aucun doute que l'on s'y penche mais ils méritent également qu'on le fasse avec objectivité et une grande rigueur. Malgré tout le chemin parcouru et les efforts investis pour démystifier les fausses croyances, il ne faut pas se leurrer ! Prononcer le mot suicide crée encore un malaise chez bien des gens et il reste beaucoup de travail à faire pour éliminer les tabous qui persistent.

Tout ce travail accompli nous impose cependant un devoir: celui d'exposer les faits avec justesse. Celui de ne pas utiliser des statistiques à des fins partisanes, ou pour appuyer une opinion. C'est un peu là la tristesse du débat concernant le registre des armes à feu. Trop de fausses informations ont été véhiculées! Il est trop facile de taper fort sur le clou sans même savoir si on cogne à la bonne place. Les statistiques, prises hors contexte, peuvent appuyer n'importe quelle position et soutenir n'importe quelle cause. Pour des thèmes aussi fondamentaux que le suicide et sa prévention ainsi que l'enregistrement ou non d'une arme à feu, tous se doivent d'adopter un point de vue global et de faire preuve d'une rigueur inébranlable.

Pendant qu'on associe un registre à un moyen pour prévenir le suicide...

- On oublie que la méthode la plus commune pour s'enlever la vie est la pendaison, suivie de la prise de médicaments. Les armes à feu sont utilisées dans 16% des cas de suicide, que l'arme soit enregistrée ou non.

- On oublie de dire que la courbe indiquant la baisse du taux de suicide depuis 1981 n'a subi aucun impact durant les années d'application du registre.

- On oublie de dire que depuis 1981, c'est en 1999 qu'il y a eu le plus grand nombre de suicides au Québec, année où le registre était en vigueur au fédéral, et que depuis 2012, année d'abolition du registre, le taux de suicide a continué de diminuer.

- On oublie que le suicide est un phénomène dramatique au sein des Premières Nations alors que la courbe du taux de suicide dans leurs collectivités est à la hausse depuis 1980 et qu'un registre des armes à feu ne leur est aucunement venu en aide entre 1998 et 2012.

- On oublie de dire que toutes les études scientifiques approuvées méthodologiquement, sur le sujet, en sont venues à la conclusion que les seules mesures légales reconnues efficaces sont celles visant le choix des personnes autorisées à se procurer des armes à feu, et l'interdiction aux criminels et aux personnes souffrant de troubles mentaux de posséder des armes.

- On oublie de dire que des pays où il n'y a pratiquement pas d'armes à feu en circulation, tels que le Japon, présentent pourtant un des plus hauts taux de suicide dans le monde, démontrant l'importance des facteurs environnementaux.

- On oublie de mentionner le nombre de représentants des forces de l'ordre qui se sont malheureusement enlevés la vie avec leur arme de service, armes qui font pourtant l'objet d'un contrôle extrêmement sévère.

- On oublie que le registre n'est qu'une immatriculation. Qu'il ne change donc en rien le processus pour acquérir une arme. Qu'il est utopique de penser qu'un jour, toutes les armes en circulation seront enregistrées, ou que les données d'un registre seront assez fiables pour en tenir compte dans un processus d'intervention.

Lorsqu'on avance que l'argent dépensé dans le registre n'est pas un bon argument, je ne peux que douter de la bonne foi du messager. Un budget de 17 millions $ pour l'implantation et de 5 millions $ supplémentaires par année, ainsi qu'une marge disponible de 50% de ces montants, plus l'argent dépensé depuis 2012 pour essayer de rapatrier les données fédérales et le processus juridique qui se poursuit en ce moment en cour d'appel, il est grand temps que Québec lâche le morceau. Je travaille quotidiennement en relation avec des organismes communautaires ayant des missions psychosociales, et je constate chaque jour à quel point les besoins sur le terrain sont présents! Si la prévention primaire est selon vous trop onéreuse comparativement au prix d'un registre, allons voir ensemble du côté de la prévention secondaire et tertiaire pour intervenir directement sur les risques et la prévention du suicide.

Allez rencontrer les intervenants qui travaillent directement avec la clientèle sur le terrain, et sondez les besoins en matière de ressources, aussi bien humaines que budgétaires. Un intervenant pivot, qui travaille directement comme filet de sécurité avec des personnes dans le besoin et qui intervient intensément avec eux en les guidant vers les ressources spécialisées, a un impact majeur dans la vie de ces clients. Le budget alloué au registre pourrait donc assurément financer quelques intervenants partout en province... qu'en pensez-vous M. Gaudreault?

La crédibilité du message est primordiale en intervention, parce que le lien de confiance entre les parties en dépend. L'obstination à déformer l'information au nom de l'implantation d'un registre provincial me surprend. J'aimerais sentir une plus grande objectivité dans le discours des acteurs qui militent en faveur du registre.

Je terminerais en disant qu'en intervention, lorsque l'on veut atteindre un objectif et qu'on s'obstine à imposer un même moyen sans obtenir de résultat, il faut accepter les faits, prendre un pas de recul, puis examiner d'autres pistes de solutions pour espérer des changements. Considérant l'expérience du registre fédéral et l'absence évidente de résultats, il faudrait peut-être s'asseoir, réfléchir et investir autrement.

Ce texte est cosigné avec Michel Therrien, diplômé en criminologie de l'Université de Montréal et co-fondateur du Regroupement Contre le registre, Pour la santé mentale, Pierre Lefebvre, diplômé au baccalauréat en travail social de l'Université du Québec en Outaouais et co-fondateur du Regroupement Contre le registre, Pour la santé mentale et Odilon Émond, Ass. Commissaire de la GRC à la retraite et ancien commandant de la GRC pour la province de Québec.

Les co-signataires de cette lettre n'ont évidemment pas tous vécu la même expérience que M. Léonard, qui a rédigé la lettre. Mais ils sont tous en accord avec le contenu de celle-ci.

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