BIEN-ÊTRE
20/10/2018 10:53 EDT | Actualisé 20/10/2018 11:24 EDT

Le coming out de mes deux fils a failli me briser

Je lève le voile sur cette honte qui m’a rongée pendant longtemps, dans l’espoir que mon témoignage épargne la même souffrance à d’autres parents.

Bird and Rose Photography

J'ai le sentiment d'être une imposteuse.

Sur les photos du mariage de mon fils homosexuel que j'ai publiées sur les réseaux sociaux, on voit une famille aimante et bienveillante, qui s'est parfaitement adaptée à sa situation.

Mes amis me félicitent pour mon amour, mon ouverture d'esprit et ma transparence. Ils disent que je les inspire.

Mais si je ressens aujourd'hui tout cela pour mes deux fils homosexuels, je tremble encore de honte quand je pense à l'attitude que j'ai eue après leur coming out, il y a environ dix ans.

Pendant des années, après ces deux grands moments, j'ai passé mes nuits à me tourmenter, inquiète pour leur sécurité dans un monde où les gens différents sont, au mieux, marginalisés et, au pire, tabassés ou tués.

Je n'ai jamais parlé publiquement de ces nuits de terreur et d'insomnie, encore moins sur un site d'actualités international. Mais il est temps pour moi de lever le voile sur cette honte qui m'a rongée pendant si longtemps, dans l'espoir que mon témoignage épargne la même souffrance à d'autres parents ou familles.

Un jour, alors que mon fils aîné, Luke, avait 17 ans, je suis tombée sur son journal intime, qu'il avait volontairement laissé dans sa chambre ouvert sur cette phrase: "Mon Dieu, si l'homosexualité est un péché, pourquoi m'as-tu fait ainsi?"

Je lui ai demandé sans détour s'il pensait être homosexuel, et il a répondu oui.

J'ai pleuré. Mon cerveau refusait de croire que telle était sa vérité. Notre vérité.

J'avais élaboré un scénario détaillé en technicolor sur sa future vie. J'imaginais un adorable petit-fils blond aux yeux bleus, tout comme lui. J'avais tout prévu. Mes rêves ont connu une mort aussi soudaine que violente, en cet après-midi brumeux de juin.

AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DE BIRD AND ROSE PHOTOGRAPHY
Luke, à gauche, avec son mari, Hans, le jour de leur mariage.

Avant son coming out, je tenais des propos tels que: "L'homosexualité a sûrement des origines biologiques. Personne ne choisirait de se rendre la vie plus difficile" ou encore: "Qui sommes-nous pour ne pas accepter les homosexuels pour ce qu'ils sont?"

Jusqu'à ce qu'il s'agisse de mon enfant.

Soudain, je me retrouvais plongée dans la honte, le déni et la colère. Incapable d'accepter la direction que nous faisait prendre Luke, ni ce que nous trouverions en chemin, j'ai décidé de mener une campagne personnelle contre l'homosexualité, et je l'ai supplié de changer. J'ai même supplié Dieu de le changer.

Luke est resté homosexuel.

Mon mari et moi avons consulté un psychiatre pour travailler sur nos pensées et nos émotions. À la fin du rendez-vous, nous nous sentions vidés.

Nous gardions pour nous l'orientation sexuelle de notre fils, comme un secret trop dangereux pour être révélé à quiconque. Nous craignions que le reste de notre famille le rejette. Si cela arrivait, nous étions résolus à choisir le camp de notre fils et à nous éloigner de certaines personnes, mais l'idée de perdre ces liens nous accablait.

Au bout d'un moment, ce silence nous a fait l'effet d'un mensonge que nous ne pouvions plus porter. Quand nous nous sommes enfin confiés, nous avons découvert que nous nous tourmentions pour rien. Pour l'essentiel, notre entourage a montré un soutien extraordinaire et, à ma consternation, très peu étaient surpris.

Quelques membres de la famille ont, certes, préféré juger et désapprouver. Les réunions familiales me mettaient tellement à fleur de peau que j'avais l'impression de jouer au funambule au-dessus de la cage aux fauves. En fin de compte, j'ai choisi de m'éloigner de ceux qui refusaient d'accepter Luke. Une décision qui, bien que difficile, m'a apporté une grande paix. Pourtant, même avec le soutien de la plupart de notre famille et de nos amis, l'orientation sexuelle de mon fils restait pour moi une source de désolation.

J'ai décidé de mener une campagne personnelle contre l'homosexualité, et je l'ai supplié de changer. J'ai même supplié Dieu de le changer. Luke est resté homosexuel.

Avant d'annoncer la nouvelle au reste de la famille, nous avons abordé le sujet avec notre fils cadet, Will. Nous lui avons assuré que nous interdisions à Luke d'en parler à ses camarades de classe, car Will était en première année dans la même école privée pour garçons, et nous craignions qu'il subisse des mauvais traitements si l'on découvrait l'orientation sexuelle de son frère.

Il l'a extrêmement mal vécu. Non pas que son frère soit homosexuel, mais que nous lui ayons caché ce fait comme un secret inavouable. Il nous en voulait également d'avoir défendu à Luke d'en parler à quiconque car, pour lui, cela faisait de sa sexualité un objet de honte, point de vue qu'il refusait de partager. À l'époque, nous ne savions pas que Will était homosexuel lui aussi. Le mal que nous lui avons fait par inadvertance en dévoilant nos véritables sentiments continue de me hanter.

Sa dernière année de lycée touchant à sa fin, Luke a décidé de s'inscrire à l'université privée où j'enseignais. Prise de panique, je me suis demandé si son orientation sexuelle pouvait compromettre mon poste. Aussi ridicule que cela puisse paraître aujourd'hui, à l'époque, la honte et la peur m'aveuglaient et m'emprisonnaient.

Une semaine avant son départ, je l'ai vu mettre ses vêtements d'hiver dans sa valise. Le campus n'était qu'à vingt minutes de chez nous. Il aurait donc pu revenir les chercher n'importe quand le moment venu. C'est à ce moment que j'ai compris qu'il n'avait pas l'intention de rentrer. Quand mon mari est revenu du travail ce soir-là, je lui ai dit: "Si on ne fait pas le choix d'aimer et d'accepter Luke, on va le perdre."

Nous avons donc choisi l'amour. Du moins, nous avons essayé. Hélas, ce n'était pas si simple.

L'homosexualité de Luke, ce qu'elle signifiait pour la suite de sa vie, et de la mienne, a continué de me poser problème. Quand il est parti à l'université, j'ai prié toutes les nuits, à travers mes larmes, pour que Dieu le transforme. S'Il est tout-puissant, Il doit pouvoir faire ça!

AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DE BIRD AND ROSE PHOTOGRAPHY
Ma fille, Beth, et mes fils, Luke et Will, au mariage de Luke.

J'ai un souvenir très net de la réponse de Dieu à mes prières. Vous savez, quand chaque détail d'un épisode de votre vie est gravé dans votre cerveau? Ce genre de souvenir. Je me dirigeais vers ma voiture, et j'ai entendu Dieu – c'est ce que je crois – me dire: "Tu ne récites pas la bonne prière. Tu devrais prier pour que Dieu t'apprennes à aimer et accepter Luke tel qu'il est."

Deux ans plus tard, Will a fait son coming out, au cours d'un dîner en famille dans un restaurant local. J'avais beau avoir été transformée par mon expérience et pris conscience que je devais aimer mes enfants exactement comme ils étaient, j'ai senti mes entrailles se serrer, ma gorge se nouer, mes larmes couler. Ma première pensée a été: "Non, pas toi aussi. Je ne supporterai pas d'enterrer un autre rêve."

Malgré tout le chemin parcouru dans mon rapport à l'homosexualité, j'ai replongé dans la peur et la honte que j'avais vécues avec le coming out de Luke. Celui-ci nous a avoué qu'il n'était pas surpris, car il s'agit d'un trait souvent familial. Ce qui signifie que, bien que l'on n'en connaisse toujours pas la cause, l'homosexualité pourrait bien être génétique. Mon désespoir se muant en colère, je m'en suis prise à mon mari, Joe. "Qu'est-ce qu'ils ont, tes spermatozoïdes?" lui ai-je demandé, furieuse.

Si, aujourd'hui, nous rions de ma réaction, elle était loin d'être drôle sur le coup.Malgré tous mes efforts pour accepter la sexualité de Luke, et malgré mon amour inconditionnel pour mes fils, je continuais de craindre les difficultés qu'ils rencontreraient, lui et, maintenant, Will.

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À ce moment-là, réconforter mon fils n'a pas été mon premier instinct. Ni même le troisième, pour être parfaitement honnête. Au contraire, c'est lui qui nous a réconfortés, mon mari et moi, en nous donnant une lettre magnifiquement écrite dans laquelle il expliquait qu'il avait toujours eu conscience de sa différence, et fini par l'accepter. Il exprimait également son inquiétude pour nous, plutôt que pour lui-même, car il comprenait que nous aurions besoin de temps.

AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DE KELLY BEISCHEL
Will lors de la Marche pour la Science à Ann Arbor, au Michigan.

Un peu d'introspection m'a révélé que ce n'était pas l'orientation sexuelle de mes fils qui me préoccupait, mais leur sécurité. Je craignais qu'ils soient agressés. Je me tracassais pour leur intégrité mentale et émotionnelle, et pour les dangers qu'ils devraient affronter dans un monde parfois si cruel envers les gens différents. J'appréhendais les risques liés au sexe. Je me faisais également du souci pour notre fille, Beth, l'aînée, qui devait une fois encore traverser le champ de mine des drames familiaux.

Je me suis rendu compte que je devais faire quelque chose pour combattre ce tourbillon perpétuel d'angoisse qui ne menait nulle part. Me souvenant du message envoyé, selon moi, par Dieu, je me suis mise à tenir un journal, au quotidien, et à faire des exercices de respiration pour calmer mon anxiété. Doucement mais sûrement, cette routine a fonctionné, et je me suis adaptée à notre nouvelle réalité.

Juste au moment où avoir deux enfants gays devenait normal pour notre famille, Will s'est essayé au travestissement. Quand j'ai découvert son nouveau hobby, la honte que j'avais affrontée pendant tant d'années est revenue au galop.

Au bout d'un an, j'ai compris qu'être une drag-queen occupait une place importante dans sa vie. Plutôt que de réprouver cet intérêt, j'ai décidé de faire appel à mon empathie et à ma curiosité, et acheté des places de spectacle pour toute la famille. À ma grande joie, la représentation a suscité une conversation avec Will sur l'objectif et le sens de cette pratique, et j'ai commencé à apprécier la beauté et l'aspect artistique du travestissement.

AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DE JOEL AUTEN (@DIGITAL_ARTS_COLLECTIVE)
Will en drag-queen.

Plus récemment encore, Will a annoncé sur Facebook qu'il se définissait maintenant comme une personne sans genre fixe. Au lieu d'éprouver de la honte, je l'ai félicité, à la fois en privé et sur les réseaux sociaux, d'être fidèle à lui-même, et j'ai encouragé les autres à suivre son exemple.

Cela m'a pris du temps, mais j'ai enfin choisi l'amour. Un amour vrai, inconditionnel. J'ai enfin accepté mes fils. Pour de vrai, inconditionnellement. J'incarne la preuve que l'on peut évoluer.

Je ne souhaite plus que ma vie ou ma famille soient différentes de ce qu'elles sont. Le soulagement vient avec l'amour de ce qui est.

Si vous avez un enfant LGBTQ et que vous vous débattez avec la honte, sachez que vous n'êtes pas seul(e).

Il y a onze ans, j'aurais voulu que quelqu'un me dise que tout allait s'arranger. Quelqu'un qui aurait survécu à l'anéantissement de ses rêves pour en sortir plus fort qu'avant. Quelqu'un qui, tout en sachant que la société marginalise des enfants comme Luke et Will, aurait su qu'ils peuvent s'épanouir et trouver le bonheur en restant eux-mêmes. Quelqu'un qui m'aurait écoutée et laissée exprimer ma douleur, plutôt que de s'en détourner ou de la minimiser en me disant que mes fils pouvaient adopter, ou qu'être gay n'est pas vraiment un problème.

Ça va s'arranger. J'irai même jusqu'à affirmer que votre vie peut s'en trouver améliorée, voire enrichie. Vous allez voir vos enfants vivre courageusement, fidèles à eux-mêmes, et votre existence va devenir pluridimensionnelle.

Maintenant, j'espère pouvoir être cette personne.

Ça va s'arranger. J'irai même jusqu'à affirmer que votre vie peut s'en trouver améliorée, voire enrichie. Vous allez voir vos enfants vivre courageusement, fidèles à eux-mêmes, et votre existence va devenir pluridimensionnelle.

Vous avez le droit de prendre votre temps pour accepter la réalité. Autorisez-vous à examiner et digérer vos émotions, quelles qu'elles soient – tristesse, honte, peur, confusion – et ne vous punissez pas de les ressentir. Quelqu'un a conseillé un jour à Luke, dans un groupe de soutien, de nous laisser du temps. Ça lui avait pris 17 ans pour accepter qu'il était homosexuel. Il ne pouvait pas s'attendre à ce que nous l'acceptions en un quart d'heure.

Je vous suggère de suivre ce conseil.

Vous avez le droit de mettre en sourdine la société qui déclare que votre enfant homosexuel est une aberration, et de mettre à profit l'amour infini que vous éprouvez pour lui ou elle. Faire de l'amour mon étoile du Berger a changé ma donne, et vous pouvez suivre la même voie. Les gens suivront votre exemple. Et s'ils ne le font pas, ça ira quand même.

Nous avons tous des rêves pour nos enfants. Les voir réduits en poussière peut nous briser le cœur.

La leçon la plus importante que j'ai apprise, en tant que mère de deux garçons homosexuels, c'est que je ne peux pas compter sur mes enfants pour accomplir mes rêves, tout comme ils ne peuvent compter sur moi pour accomplir les leurs. En fait, il est injuste de compter sur qui que ce soit pour réaliser ses rêves ou être heureuse.

Aujourd'hui, je tire mon bonheur de la poursuite de mes propres rêves, tout en encourageant mes enfants à poursuivre les leurs, quels qu'ils soient, et même s'ils n'ont rien à voir avec ceux que j'avais conçus.

AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DE BIRD AND ROSE PHOTOGRAPHY
La famille Beischel: Brandon Casey (le mari de Beth), Beth, moi, Hans, Luke, Joe (mon mari) et Will, au mariage de Hans et Luke.

Ce blog, publié à l'origine sur le HuffPost américain, a été traduit par Charlotte Marti pour Fast for Word.