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22/08/2015 08:38 EDT | Actualisé 22/08/2016 05:12 EDT

La complémentarité de l'enseignement et de la recherche au collégial

ENSEIGNER AU 21e SIÈCLE - Je suis devenue une enseignante en comprenant que l'enseignement passe d'abord et avant tout par la connaissance des étudiants et de leur réalité.

J'ai fait quelques petits détours avant d'arriver à l'enseignement, détours obligés qui ont davantage fait germer cette idée de partager mes connaissances. Au fil de mes études est venu un questionnement insistant autour des connaissances que j'acquérais et de leur devenir. Pourquoi acquerrais-je des connaissances et des habiletés de plus en plus pointues si ce n'est pas dans le but de les partager? Quelle est l'utilité de toutes ces connaissances sinon que de les rendre accessibles au plus grand nombre? Pourquoi ne pas partager ces connaissances dans le but d'amener les autres à vouloir nourrir cette même curiosité que je possède?

Si je me suis toujours comptée chanceuse d'avoir pu étudier au cégep et à l'université, c'est parce que j'ai pu découvrir le monde à travers la philosophie et la littérature. C'est aussi parce que j'ai eu l'opportunité d'avoir des enseignants passionnés qui m'ont donné envie de m'intéresser aux sciences biologiques. Ces mêmes enseignants m'ont encouragée à développer un esprit critique et indépendant au moyen du bagage de connaissances auquel ils ont participé. J'ai eu envie à mon tour de tenter ce que ces enseignants ont réussi à faire au cours de mon parcours académique.

C'est avec beaucoup de naïveté que je suis devenue enseignante en biologie au cégep. J'ai la chance d'enseigner surtout à des finissants qui seront nos futurs techniciens de laboratoire dans divers milieux. Même avec ces étudiants débordant de motivation, j'ai vite réalisé qu'enseigner ne se résume pas à partager des connaissances. Cet acte qui peut paraître aussi fondamentalement simple est d'une grande complexité, peu importe les étudiants à qui l'enseignement est donné.

La plupart de mes étudiants ont entre 17 et 21 ans, mais plusieurs sont beaucoup plus âgés et visent une nouvelle carrière pour des raisons diverses. Certains réalisent un vieux rêve, d'autres visent une nouvelle carrière répondant à un changement nécessaire d'environnement de travail, ou encore à un changement inévitable considérant des limitations physiques découlant d'un accident de travail. Plusieurs ont un enfant, sinon deux ou trois, et jonglent avec de lourdes responsabilités extra-collégiales. Les plus jeunes étudiants sont souvent loin du nid familial pour la première fois et font de leur mieux pour s'y adapter. D'autres travaillent de jour, de soir, de nuit, cumulent les emplois à temps partiel pour pouvoir payer leur cours, leur loyer, et tout ce dont ils ont besoin pour vivre et, immanquablement, arrivent avec peine à concilier le tout.

Même en région, un nombre de plus en plus important d'étudiants étrangers intègre la communauté étudiante. Évidemment, l'intégration de ces derniers à notre système d'éducation exige souvent davantage de soutien de la part des enseignants.

Enfin, des étudiants ayant divers handicaps qui nécessitent des mesures d'accommodement font aussi partie de mes groupes et leur nombre augmente avec les années. Chacun avec sa réalité propre compose un groupe d'étudiants auquel un enseignant doit constamment s'adapter, et ce groupe forme une entité qui, par sa nature toujours changeante, teinte inévitablement un cours.

La communauté étudiante est de plus en plus complexe et diversifiée. Je suis donc «devenue» enseignante au collégial non pas dans mes livres à l'université, ni en raison des connaissances que je voulais tant partager. C'est plutôt à travers chaque préoccupation de mes étudiants en lien avec leur future carrière, chacune de leurs aspirations aux études universitaires, et leurs difficultés à concilier leurs responsabilités avec leurs études. Je suis devenue une enseignante en comprenant que l'enseignement ne se résume pas à étayer des grands concepts devant mes étudiants, mais qu'il passe d'abord et avant tout par la connaissance de ces étudiants et de leur réalité.

«Si j'ai toujours envie de participer à la formation de notre relève scientifique, les moyens disponibles s'amenuisent. »

C'est aussi à travers mon second rôle de chercheuse associée au Centre national en électrochimie et en technologies environnementales (CNETE), l'un des centres collégiaux de transfert technologique associés au réseau des cégeps, que j'ai l'occasion d'enseigner, toutefois sous une forme différente. Cet enseignement prend plutôt la forme d'une supervision de stagiaires. Ces derniers sont souvent mes étudiants actuels ou mes anciens étudiants. Ce second rôle me permet de contribuer plus intimement à leur apprentissage en ayant l'occasion de poursuivre leur formation bien au-delà du plan de cours. C'est d'abord en travaillant à leur côté au laboratoire qu'il m'est possible de les aider à peaufiner leurs habiletés techniques comme à en développer de nouvelles. C'est aussi en participant à diriger un projet de recherche que j'ai l'occasion de leur faire découvrir des problématiques et des sujets jusqu'alors inconnus.

Ce double rôle d'enseignante et de chercheuse me permet surtout de me situer à un endroit privilégié où j'assiste à la transition s'opérant entre l'étudiant et le technicien de laboratoire. À leur arrivée en recherche, leur bagage de connaissances et leur perception du travail en recherche sont confrontés à la réalité dans laquelle ils doivent dorénavant apprendre à évoluer. Si les doutes et les questionnements des stagiaires sont alors nombreux, ceux-ci cèdent le pas à une autonomie timide qui devient progressivement affirmée. Ils apprennent à évoluer au sein d'une équipe multidisciplinaire en s'y impliquant. Ils parviennent à contribuer à l'avancement et au succès des projets de recherche et deviennent progressivement non plus des étudiants ou des stagiaires, mais bien des techniciens de laboratoire professionnels.

Depuis les cinq dernières années, ma participation à former la relève dans divers secteurs des sciences biologiques m'a permis de mettre mes connaissances à contributions. Elle a aussi contribué à nourrir ma curiosité à travers mon implication en recherche. Néanmoins, l'orientation actuelle du milieu de l'éducation en réponse aux importantes coupures imposées par notre gouvernement me rend perplexe. D'un côté, les coupures liées à l'enseignement alourdissent la tâche des enseignants. Or, adapter un cours à mes étudiants et à leur réalité demande du temps, lequel se fait de plus en plus rare. D'un autre côté, les coupures dans plusieurs programmes de subventions pour la recherche limitent l'accessibilité au financement assurant l'implication des enseignants dans la recherche collégiale.

En coupant ces subventions, c'est aussi l'accessibilité des étudiants à l'expérience unique d'un stage en recherche qui est compromise. Si j'ai toujours envie de participer à la formation de notre relève scientifique, les moyens disponibles s'amenuisent. Notre modèle d'éducation risque dangereusement de céder le pas à une éducation dépersonnalisée et dénaturée. En tant qu'enseignante, comment pourrais-je alors continuer à rejoindre mes étudiants, à les impliquer dans leur réussite et à leur donner envie de se dépasser si mes moyens d'y arriver disparaissent?

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