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11/11/2015 12:12 EST | Actualisé 10/11/2016 05:12 EST

Celle que je suis: une extraterrestre parmi les Terriens

Je me souviens de cette petite fille timide. Ce mélange bruyant n'avait rien d'une douce mélodie et elle était parfois confuse devant le regard insistant des gens.

Je me souviens de cette petite fille timide que la longue chevelure châtaine permettait de dissimuler, de se faire oublier - du moins, c'est ce qu'elle croyait - de temps à autre. Elle préférait passer inaperçue devant les étrangers qui la regardaient, elle se sentait dévisagée, jamais à la hauteur. Elle regardait leurs lèvres bouger et entendait leurs voix qui se mélangeaient à tous les sons ambiants.

Ce mélange bruyant n'avait rien d'une douce mélodie et elle était parfois confuse devant le regard insistant des gens. Elle se doutait bien qu'ils attendaient une réaction de sa part, probablement une réponse à une question qu'elle n'avait pas clairement entendue. Alors elle esquissait son petit sourire tout en se mordillant la lèvre, fronçait les sourcils, et le seul son qu'elle émettait était: «hein?»

Lorsqu'elle était en classe, elle regardait ce qui se passait de l'autre côté des fenêtres, là où elle aurait aimé être. Elle voyait des écureuils se chamailler, ou encore des oiseaux picorer les restes des fruits de la collation du matin abandonnés inconsciemment par des enfants ne connaissant pas, à cette époque, la notion de protection de l'environnement.

Elle aimait se réfugier dans son monde imaginaire, là où tous les rêves et les cauchemars étaient possibles, accessibles. Elle aimait ressentir différentes émotions, passant de la joie à la tristesse, telle une comédienne inavouée. Pendant ce temps, le professeur à l'avant de la classe continuait son discours et ne semblait pas s'inquiéter de cette petite fille visitant la lune beaucoup trop souvent.

Lorsqu'elle était de retour sur Terre, parmi les gens considérés normaux, elle gigotait sur sa chaise, comme si elle vivait un supplice, et quand elle n'en pouvait plus, elle allait aiguiser son crayon à l'aiguisoir à l'autre bout de la classe, ou se baladait dans les couloirs pour boire à la fontaine ou visiter la salle des toilettes. Cette fillette ne marchait pas pour prendre son rang au son de la cloche, elle gambadait!

Tout au long de ces années à l'école primaire, le rouge sur ses travaux était devenu routinier pour les professeurs, tout comme sa faible estime d'elle-même. Elle savait qu'elle était différente des autres enfants, pas très intelligente, et pas du tout douée pour les contacts avec ses pairs. Elle avait deux ou trois amie mais, malgré tout, elle se sentait comme une extraterrestre en mission secrète dans le monde des gamins.

La dernière année du primaire, une force, une incroyable détermination se produit en elle. Elle n'acceptait pas l'idée d'être la sotte de l'école, et elle se mit à étudier et à bûcher dur à la maison pour compenser le fait qu'à l'école, elle ne parvenait pas à se concentrer, ni à mémoriser ce que l'enseignant racontait.

Lorsqu'elle fit son entrée à l'école secondaire, elle devint studieuse. Elle savait que quelque chose était en jeu: son avenir, son enseignante de l'année précédente leur avait souvent mentionné. Elle travaillait au minimum trois fois plus que la majorité, et ce, pour obtenir un résultat dans la moyenne.

Peu à peu, elle développa ses propres stratégies d'apprentissage, qu'elle bonifia après la rencontre d'un prof génial qui, en plus d'enseigner la physique et la chimie, enseignait des techniques afin d'aider ses élèves à mémoriser diverses données. Cette fille aux résultats médiocres devint dès le secondaire 3 une adolescente aux résultats au-dessus de la moyenne dans plusieurs matières, malgré une difficulté à se concentrer en classe.

Elle fit la rencontre du perfectionnisme et des différents symptômes de l'anxiété, mais elle se sentait plus intelligente, davantage à la hauteur dans la société. Alors à ses yeux, ce mal-être en valait la peine.

Puis, elle fit son entrée au cégep dans un domaine qui l'attirait: l'éducation à la petite enfance. Elle avait toujours préféré la présence des enfants à celle des adultes, ne ressentant pas la pression de devoir performer, de prouver sa valeur, car les enfants aimaient jouer avec elle. Ils allaient vers elle tout naturellement, sans qu'elle ait besoin de se déguiser ou de faire le clown. Au niveau académique, elle travaillait aussi fort, mais elle aimait tellement ce qu'elle apprenait que c'était fait dans la joie, avec intensité. Elle apprit à sortir de sa coquille et à devenir plus à l'aise devant un groupe.

Par contre, le perfectionnisme et l'anxiété, ses fidèles compagnons, étaient toujours là à ses côtés, et ils avaient fait le pacte de la suivre pas à pas, tout au long de sa vie.

Sa vie d'adulte, d'après-cégep, était ponctuée de hauts et de bas, comme la majorité des gens, probablement. Par moments, elle voulait que tout s'arrête, n'en pouvant plus de devoir affronter ce qui l'anime; ce mal-être; cette idée qu'elle n'était pas intelligente; pas à la hauteur du monde des adultes; qu'elle n'arriverait jamais à être comme les autres car elle ne parvenait pas à les suivre dans leurs discours, car dans sa tête tout se passait si vite.

Elle avait beaucoup d'idées, plusieurs projets, mais rares étaient ceux qui étaient réellement développés. Elle voulait tout, tout de suite et maintenant! La satisfaction était rarement atteinte et elle était incapable de vivre le moment présent. Ses proches démontraient des signes d'essoufflement à son égard. Ils n'avaient pas besoin d'utiliser des mots pour qu'elle le sache: elle le devinait, c'était une évidence pour elle. Elle parlait trop, sans pause. Les silences l'avaient toujours effrayée, créant un immense malaise dans son corps et dans sa tête.

Elle développa quelques plans d'intervention pour elle-même et travailla à modifier ses comportements qui dérangeaient les autres, mais aussi elle-même. Elle ne faisait pas exprès d'être ce qu'elle était, même si elle était consciente de ce qu'elle faisait, à retardement. Elle s'améliorait un peu, mais elle était loin de se rapprocher de la personne qu'elle voulait être.

Un triste évènement a étrangement permis de se rapprocher à la vitesse grand V de son but, qui lui semblait parfois impossible. Ce mauvais coup de dés fut suivi de la naissance de son premier enfant, un moment heureux et émouvant. Cet enfant qu'elle désirait depuis si longtemps était enfin dans ses bras. Quand ce trésor avait quelques mois, elle se transforma en un être triste et épuisé. Elle prit la bonne décision de se rendre au bureau de son médecin qui, inquiet, préféra faire quelques tests et lui faire voir un psychiatre.

Finalement, cet état dépressif était relié à sa glande thyroïde et, une fois médicamentée, elle retrouva son énergie. Le psychiatre a aussi confirmé ce dont elle se doutait depuis quelques années déjà: qu'elle avait un TDAH (trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité).

Elle s'en doutait, car lors de ses études en Techniques d'éducation à l'enfance, elle s'était reconnue lorsqu'une professeure avait parlé de ce trouble et de ses symptômes.

Le médecin prescrivit un médicament afin de l'aider à fonctionner, car malgré le fait qu'elle avait étonnamment très bien réussi sa vie, selon l'opinion des professionnels de la santé, elle souffrait. Une souffrance non visible la plupart du temps, enfouie dans ce corps inconfortable qui avait besoin de gigoter sans cesse, et dans sa tête toujours en action, n'ayant pas de bouton «pause» pour se reposer.

Ce médicament a changé sa vie, lui a permis d'avoir les idées claires, d'être capable de suivre une conversation plus longuement, de développer certaines de ses idées, et de garder espoir.

Le médicament n'est pas efficace à 100% et ne guérit pas, mais il aide. Il permet pendant quelques heures d'être fonctionnel, plus efficace et, honnêtement, plus zen!

Elle est déterminée à atteindre ses buts, ses rêves, qui sont maintenant accessibles, même si parfois l'espoir s'effrite un peu entre ses doigts. Elle sait qu'elle aura toujours cette zone de brouillard devant elle qu'elle pourrait avoir à dissiper à tout moment, mais maintenant, elle la voit comme une alliée, qui la rend créative, lui permet de percevoir les choses d'un autre angle, la rend énergique et maladroite.

Moi, Karine Cyr, j'accepte l'extraterrestre que je suis, malgré les nombreux obstacles que cela m'apporte dans le monde des Terriens. Je suis unique, différente, et j'adore qui je suis, ici et maintenant!

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