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07/03/2017 09:35 EST | Actualisé 07/03/2017 09:35 EST

La religion de ma mère

Ma mère aimait l'eau. Ma sœur à son bras, elle s'en allait très tôt à la fontaine. Elle remplissait une amphore. Elle en lavait les parois avec les feuilles capiteuses du lentisque. Quand j'ai eu six ans, elle m'a habillé d'un tablier, m'a sanglé un cartable aux épaules et m'a conduit à l'école. Au sortir de la maison, elle m'a aspergé d'eau bénite en balbutiant une formule incantatoire. Elle m'a dit : Aman d laman, llakul d tukksa n wurfan. (L'eau, c'est la foi ; l'école efface la misère.)

Elle n'était pas religieuse, ma mère. Elle se disait musulmane, en réalité elle se comportait comme une païenne. Elle avait l'habitude d'embrasser le tronc de l'olivier saint du village. On prétendait que s'y cachait un patron aux pouvoirs magiques. Au pied du vieil arbre, elle allumait des bougies. Elle déposait des pots votifs, des beignets et des pièces de monnaie que nous chapardions la nuit.

Ma mère priait Dieu avec ses gestes. C'est avec ses mots qu'elle célébrait l'esprit des ancêtres. Sa Mecque, c'était sa terre. Ses prophètes, c'étaient ses enfants. Je me rappelle ce qu'elle a répondu à mon frère lorsqu'il lui a fait remarquer qu'elle priait dans la direction opposée à La Mecque :

- Je ­prépare le couscous, je surveille la marmite.

En me voyant m'initier à la prière, accroupi, mon front touchant le sol, elle a gloussé de ma naïveté :

- Va jouer avec tes copains ! Dieu n'a inventé la prière que pour les croulants. C'est pour qu'ils

obtiennent leur ticket vers le paradis.

J'ai plié le tapis et rangé le Coran.

Si tous les Algériens avaient entendu le conseil de ma mère, ils auraient épargné à leur pays une

décennie de sang et de folie.

Je ne suis d'aucune religion, je suis de la religion de ma mère.

Je ne suis d'aucune religion, je suis de la religion de ma mère.

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Extrait de La Religion de ma mère, Karim Akouche, éditions Michel Brûlé (Québec),

ISBN : 9782894856871

Plubié également aux éditions Frantz Fanon (Algérie).

Résumé

Exilé à Montréal, Mirak apprend la mort de sa mère qu'il n'a pas revue depuis longtemps et rentre en Algérie pour l'enterrement. Il traverse une dépossession au fur et à mesure qu'il croise les lieux et les visages de son enfance dans un pays méconnaissable où règnent l'absurde et le chaos. À travers la quête désespérée d'un passé révolu et la découverte d'un présent violent, le narrateur brosse l'émouvant portrait de sa mère et le confronte à l'égarement de son peuple. Alternant monologue et récit, Mirak interroge l'identité d'une nation fragmentée qui peine à se remettre d'une longue crise politique.

La religion de ma mère est le roman de la désintégration de l'être humain. Après la disparition de sa mère, Mirak se décompose, son père devient fou, son frère se transforme en djihadiste... On se croirait dans un asile d'aliénés à ciel ouvert. Ce roman exprime on ne peut mieux la folie et la confusion de notre époque.

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