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11/04/2015 08:25 EDT | Actualisé 08/06/2015 05:12 EDT

Complainte pour Haïti

À Robert Labrousse et à tous mes amis haïtiens

À Robert Labrousse et à tous mes amis haïtiens

Le temps fait la sieste

les montres dégoulinent des bras des Caraïbes

les aiguilles se prélassent

entortillées comme des chiens en rut

à l'ombre des flamboyants en fleurs

Longtemps je me suis couché comme une feuille

sur le dos voûté de Port-au-Prince

les doigts agrippés au cou de Pétionville

les orteils enfoncés dans la poussière de Cité Soleil

Mes yeux fixés à des pinces à linge

mes douleurs éparpillées comme un jeu de tarot

je regarde les enfants rafistoler leur vie

comme on fabrique une guitare manouche

J'ai dansé avec eux jusqu'au déséquilibre

nous avons vidé nos rêves sur les ruines

nous avons achevé nos hanches sur les débris

Zorba le Grec était avec nous

avec ses pas pleins de boue

et ses reins chargés de barbelés

Il a cousu une flûte à un oiseau

il a sifflé dans la bouche d'un serpent

il a mordu dans la queue d'un chaton

Diogène était ivre

il a perdu sa lanterne

dans le marché aux mensonges

un passant lui a fait boire du venin

dans une cruche de rhum

il a chanté un dernier requiem

à la mémoire de l'Occident avachi

Duvalier a ressurgi des décombres

il était aveugle

tapi derrière ses lunettes de fer

il cherchait sa sépulture dans un étang

un pistolet sur la joue

et une machette dans le nombril

il avait la bouche tordue comme une farce

et la langue longue comme une boucherie

J'ai vu Clinton

habillé en alchimiste

brandir le squelette de Mandela

il courait après les poupées

entre les montagnes râpées

et les rivières aux pépites d'or

Il transformait les pierres en misère

la misère en droits

les droits en enfants

les enfants en billets de banque

L'Amérique était là aussi

avec ses bannières déguisées en linceuls

et ses dollars ronds comme des pets de vache

ses étoiles virevoltaient dans les écoles

comme les roues d'une calèche romaine

l'Amérique est caméléon

elle est crapaud

le museau ouvert comme un abîme

elle attend la sève

elle attend le sang

elle veut la transe

elle veut le feu

Hommes francs

hommes courage

hommes vrais

hommes fous

où êtes-vous

où avez-vous caché la vieille devise

Liberté

ô liberté

pauvre liberté oubliée dans les portefeuilles des faux prophètes

je ne sais plus comment écrire ton nom

Je t'ai cherchée à Paris

à Berlin à New York

à Montréal à Alger

à Tel-Aviv à Pékin

je n'ai trouvé que ton cadavre

déchiqueté par une meute de corbeaux

L'Histoire fait la sieste

les pendules dégoulinent des églises

les aiguilles sont figées à 1804

les fidèles se lamentent

sur les cuisses des esclaves en fuite

Une fillette s'est réveillée avant les coqs

elle a dit des mots longs comme un chapelet de rêves

elle a fait des rêves légers comme des refrains créoles

Jistis pou papa Dessalines

justice pour les veuves

justice pour les os

justice pour les coups

justice pour les balles

pour les galères

pour les cris

pour la sueur

pour les soupirs

Justice pour Haïti

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