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07/12/2013 09:10 EST | Actualisé 06/02/2014 05:12 EST

La Charte et le jour où j'ai quitté la religion

Il y a quelques années, j'ai quitté la religion. Comme vous le savez, pendant la période du ramadan, les musulmans ne mangent pas. Un matin de la première semaine de ce mois, j'ai décidé de manger.

Je suis allé dans la cuisine. Je me suis fait un café. J'ai mis des gaufres dans le toaster. Puis j'ai mangé lentement. Quinze minutes jubilantes où j'ai transgressé une loi à laquelle je me suis soumis pendant 27 ans.

Un moment de délivrance que je dois à un recul et une réflexion que j'ai vécus tout seul, comme un grand et en toute liberté! Car justement je vis dans un pays qui me permet la liberté de conscience. Il n'y avait ni Djemila Benhabib pour me parler de la supériorité d'une culture par rapport à une autre, ni un Joseph Facal pour me faire un cours critique sur le relativisme culturel.

Puis après, presque rien. Cet épilogue, je l'ai vécu comme une fin d'une relation ou un changement de profession. Une période de transition et puis hop! La vie reprend son court normal. Lorsque ma copine de ce temps-là m'a vu manger, elle a juste dit: «Oh! you're eating and not fasting anymore?». Puis elle est sortie comme si de rien n'était. J'ai réalisé que ma petite révolution ne la concernait pas. Après tout, c'étaient mes pratiques personnelles.

Plusieurs années plus tard, je peux vous dire que cette décision n'a pas nécessairement changé ma vie. Bien qu'elle ait enlevé un poids et une subtile absence de culpabilité qu'on retrouve d'ailleurs dans toutes les religions, son absence ne m'a nécessairement transformé en superman des temps modernes.

C'est pour cela que je suis contre la Charte. Car religion ou pas, je serais la même personne et le cours de ma vie serait surement le même. Si je travaillais pour la fonction publique québécoise et que je portais une barbe «islamique», je ne serais pas moins neutre qu'avant. Car avant tout, j'agis avec une éthique professionnelle et non avec une morale religieuse. Au fait, nous jonglons tous, croyants ou pas, avec les exigences de la vie moderne. C'est cette dernière qui nous façonne, et non la croyance en Jésus ou Allah.

Par contre, c'est bien plus lourd de supporter le poids des amalgames qui se font à longueur de journée pour justifier la Charte, que de supporter le poids de la religion que j'ai délaissée. Les effets des dérives se voient chaque jour. Pour rien ne vous cacher, je n'aimerais pas m'appeler Kamal si je cherchais un emploi en ce moment.

De plus, nous ne réglons pas le vrai problème. Bien au contraire! En persécutant le voile par exemple sans comprendre sa complexité historique et sociale - qui va au-delà du religieux - nous n'attaquons pas le problème à la source, mais nous nous «excitons» sur les symptômes. Par la même occasion, nous encourageons le repli identitaire puisque plus on s'adresse d'un ton accusateur aux personnes religieuses, plus celles-ci se renforcent dans leurs convictions.

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Au fond, les femmes et les hommes continueront à croire à la pensée magique. Surtout ceux qui sont les plus fragiles. Devrait-on en rajouter une couche en les regardant de haut et en mettant en doute leurs convictions profondes? Pire, nous leur légiférons une Charte pour leur bloquer l'accès au travail qui est censé être source d'épanouissement.

Que diriez-vous que nous focalisions nos énergies sur les milliers qui ne sont pas religieux. Peut-être qu'on apprendra des choses qui vont nous inspirer moins de peur et moins de projets diaboliques tel que la charte. Peut-être qu'on réalisera que ces personnes ont eu des préalables et des prédispositions que les personnes religieuses n'ont pas eus et qu'on pourra combler par des politiques plus intelligentes et plus visionnaires.

Par exemple, la pensée critique des Janette d'origine maghrébine n'est pas tombée du ciel, mais plutôt parce que leur environnement était favorable à l'épanouissement. Je me considère chanceux comme elles de ne pas avoir été dans le besoin ou entouré de parents incultes ou aigris par la religion. Des millions de Janettes d'origine maghrébine ne vont pas bourgeonner parce que le Québec a institué une charte civilisatrice, mais parce que plus de musulmans ou autres, chez eux, se prennent en main pour avancer leurs pays pour plus d'égalité de chances et pour plus de laïcité.

Les choses ne changeront pas en diminuant la liberté comme la Charte ambitionne de le faire, mais plutôt en s'attaquant directement aux archaïsmes. Les choses vont bon train malgré les résistances. Les Saoudiennes se battent pour prendre le volant de leurs voitures. L'Égypte veut en finir avec 100 ans de Frères musulmans, et les Marocains viennent de passer une loi pour punir les harceleurs dans la rue (d'ailleurs, raison pour laquelle plusieurs femmes mettent le foulard pour acheter la paix). Même les Français, reconnus pour être machos, débattent pour passer une loi contre la prostitution.

Pour les intégristes, je n'ai qu'une pensée en tête: «Restons calmes et continuons». Un peu comme l'animal qui n'attaque que quand il sent la peur d'un humain, les «intégristes» ne sont intégristes que parce qu'il y a peur et que nous leur donnons de l'importance. Notre peur est leur raison d'être. Légiférer juste pour eux, c'est leur dire: «Bravo les gars! Vous avez gagné.»

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