LES BLOGUES
01/02/2019 06:00 EST | Actualisé 01/02/2019 06:00 EST

«Sérotonine» ou la fosse septique de l’âme humaine

Au milieu du roman on ne sait plus quel sentiment nous tiraille: la colère ou la compassion, le rejet ou l’admiration, balancer le torchon ou parler plutôt d’un chef-d’œuvre?

THOMAS SAMSON/AFP/Getty Images
À côté de la tristesse que suscite la lecture de ce roman, il y a le génie de l’écrivain attachant avec une pointe d’humour, du penseur prospectif et prophétique et de l’homme sensible incapable de faire le moindre mal même à ceux et celles qui l’ont floué ou trahi.

Sérotonine: un roman hors de l'ordinaire de Michel Houellebecq, qui plonge dans les bas fonds de l'âme d'un homme français d'âge moyen, solitaire, découragé, frustré, dépressif avec, en arrière-plan, une vie sociale médiocre, des aventures sentimentales désastreuses et des parents qui se sont suicidés lorsque ce jeune homme, enfant unique, était dans la vingtaine.

Roman qui cumule tristesse, dégoût, perte d'espoir et incapacité d'affronter la vie de tous les jours sans avoir recours à des bouteilles d'alcool et plusieurs comprimés d'un antidépresseur puissant, qui le rend méconnaissable envers lui même.

Incapable de nouer la moindre relation sociale, le suicide planifié avec lucidité et cynisme apparaît comme LA solution, le sacrifice ultime pour réveiller le monde.

Contrairement à Soumission dont le lecteur en sort, quand même, ragaillardi pour combattre l'obscurantisme ambiant, Sérotonine nous laisse plutôt triste, impuissant et songeur.

À côté de la tristesse que suscite la lecture de ce roman, il y a le génie de l'écrivain attachant avec une pointe d'humour, du penseur prospectif et prophétique et de l'homme sensible incapable de faire le moindre mal même à ceux et celles qui l'ont floué ou trahi.

C'est dans cette dichotomie entre le dégoût et l'admiration que réside le succès de ce romancier pornographe et poète, suicidaire et humoristique, nihiliste et moralisateur par déduction. C'est au milieu du désespoir que l'on déduit la nostalgie de l'auteur pour le bonheur simple et l'amour profond et bienfaisant entre un homme et une femme symbolisé dans sa belle relation fusionnelle avec Camille. Là encore, il a réussi à détruire cet amour et entamer sa descente fatale vers le désespoir.

À un moment donné, au milieu du roman on ne sait plus quel sentiment nous tiraille: la colère ou la compassion, le rejet ou l'admiration, balancer le torchon ou parler plutôt d'un chef-d'œuvre?

Certes, la description détaillée du désespoir que vit la population française, voire européenne, rurale qui se paupérise à vue d'oeil depuis Maastricht et l'UE, suscite notre empathie. L'éclatement du tissu social et familial, de ce qui pendant des centaines d'années constituait le liant de cette ex-société française fière, innovante, autosuffisante, consensuelle avec savoir-vivre, sachant agrémenter le tout de fêtes, de bon vin, et des croissants chauds de la boulangerie du coin, tout cela est en déclin.

Michel Houellebecq observe tout cela et l'impute indirectement au nouveau modèle économique européen qui privilégie les élites «sachantes» au détriment de la France profonde fauchant sur son passage le riche et paisible tissu social. Il sonne l'alarme, mais il est plutôt convaincu qu'il est trop tard.

Passons sur les capacités prémonitoires évidentes et la lucidité de l'auteur. La valeur de ce roman réside ailleurs. À chacun de le découvrir. Courage aux nouveaux lecteurs qui veulent plonger dans les abîmes de l'être désespéré.

Ma seule question: fallait-il vraiment passer par la fosse septique de l'âme humaine pour passer un message ou réussir un roman??

À LIRE AUSSI:

» Le Québec aimé à genoux, mais détesté debout

» N'oublions pas de causer de santé mentale chez les tout-petits

» Santé: notre détermination face au mépris des employeurs

La section des blogues propose des textes personnels qui reflètent l'opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.