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10/01/2015 10:25 EST | Actualisé 12/03/2015 05:12 EDT

L'empathie et ses ingrédients

Au-delà des petits précis de la liberté d'expression, les attentats récents et condamnables contre le journal Charlie Hebdo mettent en confrontation deux dogmes complètement antinomiques : d'abord celui stipulant qu'un conflit ne peut se régler que devant une juridiction, et qu'une norme ne puisse être autre chose que légale, puis l'autre bord, celui de la légitimité d'une réaction dictée par des motifs religieux, n'ayant d'autres idéaux que la solennité des préceptes divins, légitimant, politiquement parlant, la confrontation idéologique. Cette guerre entre deux entités a comme vecteur aussi la perception du « sacré » qui régule tout comportement social et qui met sur le pied du mur les limites d'une liberté d'expression qui pulse ouvertement dans les valeurs occidentales.

Ainsi, deux hommes armés, après avoir perpétré un attentat contre ce journal crient, par l'un deux du moins, qu'ils « ont vengé le prophète Mohamed » et qu'ils « ont tué Charlie Hebdo », phrases considérées notamment par beaucoup, dont Tarik Ramadan, comme étant une trahison aux valeurs de l'islam. L'abomination est telle que l'émotion ratisse large partout dans le monde, considérant que la liberté d'expression est une valeur bien plus solennelle, un acquis à défendre à feu et à sang contre les censeurs de tout acabit. Ce qui est pointé donc du doigt, dans ce déferlement de réactions, puise toutefois dans un certain manichéisme qui rappelle l'ère de GW Bush : « avec nous ou contre nous », un manichéisme légitimé, véhiculé dans le déni, et imposé au vu et au su de tous ceux dont le silence sera considéré comme une complicité incontestable.

L'empathie demeure ainsi le catalyseur, ceinte par les questionnements multiples dans les médias numériques et sociaux. Cette empathie, d'autant plus qu'elle est légitime, n'en demeure pas moins qu'elle porte parmi ses ingrédients le goût de « l'orienté ». Elle reste souvent questionnée sur le fait que les nuances des réactions, même si généralement unanimes, varient instantanément selon les entités, et que la seule justification qui passerait aussi pour une norme sociale serait de crier « je suis Charlie », l'empathie n'aura de goût qu'à l'intérieur de ce manichéisme, d'où un musèlement qui interpelle la nuance des réflexions, et à travers lequel certains doivent rêver sournoisement d'un « Patriot acte » à la française.

Les récents attentats en Australie avaient éveillé les consciences. La colère présente n'avait pas étouffé l'intelligence citoyenne. Dès que le tueur a été neutralisé, des citoyens ont enclenché la campagne « je vais t'accompagner » en solidarité à tout musulman ou musulmane qui serait agressé ouvertement dans la rue : une haute conscience du devoir citoyen. En France, il n'y a pas lieu de ménager les mots. On ne peut considérer sous réserve le passé d'une puissance coloniale, toujours solidaire envers les français seulement, et dont les boucheries naguère contre Arabes et Berbères sont chuchotées à tue-tête.

La publication des caricatures de Charlie Hebdo relève naturellement d'un journal satirique qui puise ses références dans la satire sociale, et contre un certain fondamentalisme issu de toutes les religions. De ce fait, au milieu des colères qui avaient fusé suite aux publications des caricatures sur le prophète de l'islam, et par delà les multiples arguments qui fusent sur ces satires considérées à la fois comme des critiques acerbes et à la fois comme des divertissements, il est légitime que certaines questions doivent être posées, et que voici :

-Les limites de la liberté d'expression ne doivent-elles pas se fonder sur l'interrogation de la pertinence et de l'opportunité des expressions?

-Existe-t-il une liberté parfaitement absolue, qui serait une pure action individuelle, dénuée de tout ancrage social et de tout sens?

-Toute expression de désapprobation, doit-elle être interrogée comme tout usage de la liberté d'expression?

Au milieu de ces interrogations, dont les réponses varieront à coup sûr à la vitesse de l'éclair, subsiste néanmoins un idéal des libertés publiques qui devrait rester comme une norme. Toutefois, il serait légitime de s'interroger sur une éthique qui régule une expression, et ceci au regard de ses objectifs. De ce fait, et dans la mesure où il ne serait pas pertinent de penser que le message de toute caricature butte contre l'impertinence de véhiculer la haine, à quel point l'exercice de la liberté d'expression devrait-elle fondre dans le moule social et s'insérer dans un tissu normatif?

J'aurais aimé voir pulser un grand débat entre députés politiciens, imams, curés sur la religion. J'aurais aimé voir la même empathie universelle tenir le monde debout contre les génocides des bouddhistes birmans contre les musulmans, et l'infamie subie chaque jour contre des musulmans en Palestine, Iraq, Syrie, Libye, etc.

J'aurais aimé que la langue de bois disparaisse tout d'un coup, en mettant l'humanisme comme un cadran potentiel de vie. J'aurais aimé que s'opère une fixation définitive sur tous ces courants à neutraliser, obscurantistes- takfiristes- wahhabites, ainsi que sur tous ceux qui les soutiennent! Car sinon, il y aura encore des tragédies tant qu'un vrai débat n'est pas enclenché, et on continuera à avoir les deux mêmes camps : ceux qui condamnent et ceux qui reprochent aux autres leur silence.

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