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11/06/2018 13:48 EDT | Actualisé 11/06/2018 15:03 EDT

Élections en Ontario: quelles leçons à tirer pour le Québec?

S'il y a une constante dans le monde politique actuel, c'est le changement.

Carlo Allegri / Reuters
Doug Ford

Jeudi soir l'Ontario a élu l'équipe des conservateurs de Doug Ford et le Québec s'est réveillé vendredi matin en se demandant «Que s'est-il donc passé chez nos voisins?», un peu comme le témoin qui raconte que son voisin a toujours été un type tranquille jusqu'au jour où il a pété sa coche.

Une chose est claire: après 15 ans de règne libéral en Ontario, les Ontariens cherchaient le changement. Entre les conservateurs de Doug Ford et le NPD d'Andrea Horwath, c'était plutôt un retour vers deux partis politiques dont on connaît déjà le scénario. Dans ce cas, comment choisir?

Changer pour le meilleur - ou pour le moins pire

Bien sûr que le changement en soi peut être un motif valable, voire même parfois nécessaire à la santé de notre démocratie. Mais quand on change, il faut savoir vers quoi on se dirige; qu'est-ce qu'on a abandonné en faveur de la nouveauté et que représente cette nouveauté?

Dans le cas ontarien, le changement a été provoqué en grande partie par une érosion de la confiance dans le leadership de Kathleen Wynne au parti libéral. Rappelons notamment la décision, catastrophique pour le parti de Mme Wynne, de partiellement privatiser la société de la couronne Hydro One, décision qui a provoqué une flambée des prix - et une baisse au niveau bas record de 14% de cote de popularité.

Deuxièmement, quand un parti reste trop longtemps au pouvoir, l'électorat devient méfiant. Scandales majeurs et mineurs, dossiers cafouillés, accélération de la dette, les bévues s'accumulent, la confiance de l'électorat s'effrite et bientôt on commence à scander le refrain du changement.

Vers où se tourner? La réponse est moins claire. L'équipe des conservateurs de Doug Ford n'avait toujours pas un programme électoral entièrement chiffré lorsque les Ontariens lui ont marqué leur appui aux urnes. Alors pour qui - et pour quoi - ont-ils voté? Pour une promesse d'efficacité gouvernementale (qui générerait des économies non-spécifiées de 6 milliards $) et des baisses d'impôt et du prix de l'essence - en gros, pour un retour au "gros bon sens", et surtout, pour le parti perçu comme étant le moins coûteux des trois.

tout dégringole c'est quand on a l'impression que notre argent ne sert qu'à éponger les inefficacités qui s'accumulent.

Mais est-ce un vrai changement? On est loin d'un programme progressiste, là. Nous savons tous pertinemment que pour effectuer une transition énergétique nécessaire, il faut "punir" (taxer) les mauvais comportements - infliger le sticker-shock à la pompe par exemple fait mal au consommateur, mais c'est drôlement efficace pour changer les comportements.

Les Ontariens en sont-ils arrivés à un ras-le-bol de ce type de politique moralisante? Ou est-ce tout simplement qu'on frappe depuis trop longtemps dans les portefeuilles sans démontrer le progrès escompté? Là où tout dégringole c'est quand on a l'impression que notre argent ne sert qu'à éponger les inefficacités qui s'accumulent.

Le Québec, plus progressiste, moins individualiste, est plus propice à faire adopter des politiques qui bénéficient au bien commun. Ceci est reflété dans les programmes des partis provinciaux québécois, qui comportent tous des éléments progressistes. Mais la leçon ici, s'il y en a une à retenir, serait que toute tendance poussée trop loin, trop vite (et surtout à coût trop élevé) risque d'écoeurer et de provoquer un retour de balancier vers l'individualisme et la capacité (ou plutôt le seuil psychologique d'acceptabilité) de payer des contribuables.

Un dialogue des sourds

Du côté québécois de la frontière, on entendait des échos dans les médias de la possibilité d'une part que Mme Horwath réussisse à former un gouvernement NPD - et puis de l'autre de l'incapacité de Doug Ford à mettre de l'avant un programme chiffré sérieux. Le déséquilibre entre la représentation médiatique et la réalité au lendemain des élections n'est pas sans rappeler la pensée magique et l'espèce d'hypnose collective que nous avons vécue lors des élections présidentielles américaines.

Nous sommes tous susceptibles de préférer l'opinion qui nous ressemble et d'écarter celle qui nous déplaît, au risque de s'aveugler à une réalité qui est bien plus près qu'on ne l'imagine; nous sommes d'autant plus surpris quand cette réalité nous rattrape. Le dialogue des sourds ne fait que s'accentuer, grâce à la présélection des informations, optimisée selon nos préférences qui nous sont servies quotidiennement par nos réseaux sociaux.

Fait ou Fake News?

Ce n'est guère étonnant que ces mêmes électeurs, qui se montrent de plus en plus volatiles, n'hésitent pas à remettre en question toute information qui leur est présentée, et avec raison: les puissantes forces du marketing politique qui sont derrière les candidats jouent savamment avec les faits, et aussi avec nos pulsions démocratiques et anti-démocratiques, accueillantes et protectionnistes, socialistes et capitalistes.

Le résultat de ces manipulations étant que l'on ne fait plus la distinction entre information et opinion, entre un fait et un message politique, toute nouvelle risque alors d'être perçue comme du "fake news", et les populistes ont la cote.

Le résultat électoral de l'Ontario n'est pas un phénomène isolé, mais fait partie d'un mouvement d'écoeurement généralisé, qui cherche à déloger l'élite politique en faveur d'une option nouvelle.

Vu dans son contexte global, le résultat électoral de l'Ontario n'est pas un phénomène isolé, mais fait partie d'un mouvement d'écoeurement généralisé, qui cherche à déloger l'élite politique en faveur d'une option nouvelle: Trump aux États-Unis, Macron en France, le Mouvement 5 étoiles en Italie et les conservateurs de Doug Ford en Ontario ont tous en commun le rejet de l'ancien régime. Même si leurs orientations politiques se ressemblent peu, tous sont issus du même sentiment anti-establishment.

Alors que le Québec se prépare aux élections provinciales du 1er octobre, chaque parti devra se poser la question suivante: vers quel changement nous dirigeons-nous? Et de choisir le changement qu'on souhaite avant qu'il ne nous soit imposé.