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29/08/2015 08:53 EDT | Actualisé 29/08/2016 05:12 EDT

Soigner avant d'enseigner

ENSEIGNER AU 21e SIÈCLE - Dès le premier jour, j'ai su que ça n'allait pas. La direction m'avait prévenu que ça risquait d'être difficile, que ces enfants en avaient vu des vertes et des pas mûres...

Dès le premier jour, j'ai su que ça n'allait pas. La direction m'avait prévenu que ça risquait d'être difficile, que ces enfants en avaient vu des vertes et des pas mûres...

Tania et Brandon avaient beau être frère et sœur, ils ne semblaient pas du tout réagir de la même manière à ce qu'ils avaient vécu. Tania était l'aînée. Elle était dans ma classe parce qu'elle devait reprendre sa première année. Elle se retrouvait donc avec son petit frère Brandon.

Brandon était un garçon très renfermé. Il ne disait presque rien. Peut-être parce que l'accent qu'il conservait de sa ville natale le gênait. Ou juste parce qu'il aurait aimé être invisible. Il répondait par oui ou par non, le plus souvent par un signe de tête. Il restait dans son coin, se traînait les pieds dans la cour lors des récréations, levait rarement les yeux.

Les seuls moments où il s'animait étaient ceux où sa sœur Tania venait prendre soin de lui. Elle était loin d'avoir sa retenue. Elle était énergique et s'affirmait plus que de raison. Aux récréations, elle empoignait parfois son frère par le bras et l'amenait sauter à la corde ou le défiait de l'attraper. Un sourire se dessinait alors sur son visage. Une étincelle s'allumait dans ses yeux alors qu'il s'élançait à sa poursuite. Sa sœur semblait être son seul repère dans ce nouveau monde dont il se méfiait beaucoup.

Lorsque je surveillais dans la cour, j'aimais les regarder jouer ensemble. Ils m'apparaissaient alors être de vrais enfants. De ceux qui savent jouer. Le reste du temps, ils évoquaient davantage ces petits animaux sauvages qu'il faut patiemment apprivoiser.

Tania s'opposait à tout ce que les adultes lui demandaient. À la moindre consigne, elle était debout, prête à rugir. Cette année-là, j'avais dans ma classe de première année 28 élèves, dont plusieurs avaient de sérieuses problématiques. Je n'étais définitivement pas suffisante, mais comme plusieurs d'entre eux me paraissaient souffrants, il m'était difficile de ne pas m'investir dans leur quotidien.

Rapidement, j'ai dû trouver quelque chose qui calmerait Tania et lui ferait baisser un peu sa garde. Pour moi, le nœud du problème était son estime de soi en morceaux. J'ai donc entrepris de la complimenter quotidiennement.

- Tu es belle ce matin Tania! Tes yeux sont pétillants et brillants!

Je la complimentais sur son apparence physique, mais aussi sur sa créativité, son courage. Je repérais toutes les occasions possibles pour mettre ses forces en lumière.

Les premières fois, elle s'est immédiatement opposée.

- Ark! Non! Je ne suis vraiment pas belle!

Rapidement toutefois, son visage s'est mis à s'illuminer à chaque fois que j'ouvrais la bouche pour la complimenter. Bientôt, elle a commencé à sourire. Elle jubilait sous cette pluie de belles paroles. Comme si on ne lui avait jusqu'alors lancé que des pierres. Elle recevait ces bouquets de compliments avec un bonheur qu'elle n'était plus en mesure de dissimuler.

Les crises et les argumentations se sont enfin espacées, et ont perdu en force et en intensité.

Après quelque mois, elle fut suffisamment en confiance pour avoir envie d'apprendre. Nous avons alors attaqué la lecture. Ayant déjà fait sa première année, toutes les bases y étaient déjà, seulement elle s'arrêtait à la moindre erreur, au moindre faux pas, refusant d'aller plus loin.

- Tu vois!, me disait-elle, je te l'avais dit! Je ne sais pas lire!

- Mais bien sûr que tu sais lire, lui répondais-je alors, c'est juste que tu ne le sais pas encore.

Je lui ai répété ces mots aussi souvent que possible. Elle me contredisait, mais souriait en même temps, heureuse de voir que je croyais en elle.

Au bout de quelques semaines, les doutes se sont infiltrés sournoisement dans mon cerveau. Les choses stagnaient. Elle n'y arrivait pas. Et si vraiment elle en était incapable?

Je ne laissai jamais paraître mes craintes.

- Je ne suis pas capable, Madame...

- Mais bien sûr que tu es capable! Tu es la fille la plus courageuse que j'ai rencontrée! Et tu es intelligente en plus... Bien sûr que tu es capable.

Après plusieurs mois de persévérance, le miracle se produisit enfin.

- Madame! Madame!, me dit-elle un jour pendant un temps de lecture, je sais lire!

Malgré la joie qui m'envahit, je fis mine de rien.

- Mais bien sûr que tu sais lire, Tania. Ça fait longtemps que je le sais...

Son bonheur était magnifique. À partir de ce jour, sa transformation fut exponentielle. La confiance avait germé en elle, reconstruisant peu à peu son estime endolorie, la rebâtissant tranquillement, une brique à la fois.

«On oublie que plusieurs enfants arrivent avec des souffrances tellement grandes qu'ils ne sont pas disposés à apprendre. On doit d'abord les soigner.»

Si bien qu'un vendredi, elle compta l'argent scolaire qu'elle avait reçu pendant la semaine pour ses efforts et son bon comportement et, pour la première fois, elle avait amassé le maximum d'argent possible! Elle pouvait donc avoir accès aux jeux libres pour toute la période et à une récompense supplémentaire.

Je fus très émue lorsqu'elle vint me voir avec ses dollars en main. Je me rappelais la petite fille farouche qu'elle était à son arrivée en classe, et n'en revenait pas du chemin qu'elle avait parcouru. Elle était littéralement métamorphosée!

Malheureusement, les choses étaient différentes pour son frère. Toujours très renfermé, il ne prenait part à aucune activité et ne semblait avoir pour les apprentissages aucun intérêt. Si bien qu'au printemps, il n'arrivait toujours pas à lire de simples syllabes.

Son comportement s'est mis à changer un peu. Il devint plus agité, plus dérangeant en classe. Ce jour là, lorsqu'il compta son argent scolaire, il découvrit que, pour la première fois, il n'en avait pas amassé suffisamment pour aller jouer. Il devrait travailler pendant la période-récompense. Fidèle à lui-même, il me tendit ses quelques dollars en silence et retourna à sa place, résigné.

Du coin de l'œil, j'aperçu alors Tania qui se hâta de le rejoindre. Elle le prit par la main et ils se présentèrent devant moi ensemble. Il n'y avait plus aucune trace de joie dans le visage de Tania. Ses yeux s'étaient remplis d'eau et ses traits respiraient l'anxiété.

- Madame, me dit-elle alors sur un ton suppliant, je vais donner mon argent à mon frère.

C'était la première fois qu'un élève de ma classe proposait une telle chose.

- C'est vraiment gentil, Tania, mais non, tu ne peux pas faire ça. Ton frère doit faire son travail, c'est important pour qu'il apprenne à bien se comporter.

Elle se mit alors à pleurer.

- Mais, Madame, mon frère, je ne veux pas qu'il lui arrive rien. Je ne veux pas qu'il soit triste. Je veux qu'il puisse jouer.

Elle me suppliait, me tendait ses précieux dollars dont elle ne voulait plus. Je sentis couler sur ma joue une larme chaude que j'effaçai aussitôt.

Je repensais à leur vie d'avant. Aux souffrances qu'ils avaient partagées. Aux moments où ils avaient dû être séparés pour se retrouver dans différentes familles d'accueil. Cette Tania qui avait repris confiance me disait maintenant: «Moi, je suis forte. Moi, on peut me faire du mal, mais on ne doit jamais toucher à mon frère... »

Cet épisode a été très marquant pour moi.

Chaque année, on nous demande d'enseigner aux enfants l'arithmétique et la grammaire. Mais on oublie que plusieurs enfants arrivent avec des souffrances tellement grandes qu'ils ne sont pas disposés à apprendre. On doit d'abord les soigner. Et on doit le faire en manquant de temps, de ressources et bien souvent, de reconnaissance.

L'histoire de ces enfants en est une parmi tant d'autres. Mais elle illustre bien l'ampleur des besoins. Un enseignant ne peut pas être le psychologue de 28 enfants et le coach familial de dizaines de familles. Ce n'est pas ce pourquoi il est là.

Et pourtant, c'est aussi ce que nous faisons. À défaut d'avoir de l'aide, peu d'entre nous peuvent se résoudre à laisser tomber les enfants.

Pour moi, il aurait été impensable de laisser tomber Tania et Brandon. Même si ce faisant, j'ai outrageusement dépassé les 32 heures qui m'étaient octroyées.

L'argent n'est pas le nerf de cette guerre. Ce sont les enfants qui le sont.

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