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20/04/2016 03:06 EDT | Actualisé 21/04/2017 05:12 EDT

La vague de suicides d'Attawapiskat requiert des solutions à long terme

Aucun spécialiste en santé mentale n'a mis les pieds à Attawapiskat depuis neuf mois, en dépit de la centaine de tentatives de suicide qui se sont soldées par un décès.

«Le système actuel ne fonctionne pas et ne peut en aucun cas satisfaire aux besoins de nos familles et de nos communautés. Quand des enfants de 10 ans s'enlèvent la vie, il est évident que quelque chose va mal.»

Voilà ce qu'a affirmé le grand chef Alvin Fiddler, de la Nation Nishnawbe Aski (NAN, une confédération du nord de l'Ontario dont fait partie la Première nation d'Attawapiskat), lorsque je l'ai contacté en février pour en savoir plus sur la vague de suicides chez les jeunes Autochtones.

Le taux de suicide des jeunes de moins de 15 ans, sur le territoire de la NAN, équivaut à 50 fois la moyenne canadienne. Et cette catastrophe risque de perdurer si les gouvernements se contentent de réagir au lieu d'agir.

Le plus récent épisode de cette crise est survenu le 9 avril, lorsque la Première nation d'Attawapiskat a décrété l'état d'urgence suite aux 28 tentatives de suicide commises durant le seul mois de mars (sur un total de 100 commises depuis septembre 2015, y compris sept impliquant des enfants de moins de 14 ans).

Je me suis entretenu avec Fiddler quelques heures avant que l'hôpital de sa communauté, doté de 15 lits, ne soit subitement envahi par sept gamins âgés de 9 à 14 ans ayant chacun commis une tentative de suicide. Sans oublier les quatre autres tentatives commises au cours des mêmes 24 heures, et le pacte impliquant 13 jeunes désamorcé deux jours plus tard.

Aucun spécialiste de la santé mentale n'a mis les pieds à Attawapiskat depuis neuf mois, en dépit de la centaine de tentatives de suicide qui se sont soldées par un décès.

Il semble que la crise ne soit pas près de se résorber, puisque cinq autres jeunes de la communauté ont tenté de s'enlever la vie le vendredi 15 avril. Il faut préciser qu'elle se déroule dans un village de 2 000 personnes qui ne compte aucun médecin à temps plein.

«[Les médecins] viennent travailler quatre jours par semaine puis repartent en avion. Les soirs et la fin de semaine, il n'y a que deux infirmières en fonction. Aucun spécialiste en santé mentale n'a mis les pieds sur la réserve depuis neuf mois à cause de la pénurie de logements», rapportait d'ailleurs le Toronto Star ce lundi.

On ne répétera jamais assez ce dernier point: aucun spécialiste en santé mentale n'a mis les pieds à Attawapiskat depuis neuf mois, en dépit de la centaine de tentatives de suicide qui se sont soldées par un décès.

L'article que j'ai écrit à ce sujet en février a été motivé par la mort d'une jeune fille de 10 ans dans la petite communauté de Bearskin Lake, située 550 kilomètres plus à l'ouest. Il a également été motivé par l'Enquête populaire sur notre vague de suicides (ainsi nommée puisqu'elle n'a reçu aucun financement gouvernemental), portant sur les neuf réserves du Conseil Mushkegowuk dont fait partie Attawapiskat, et dont les résultats ont été présentés à l'Assemblée hivernale des grands chefs du NAN au mois de janvier.

À cette occasion, Alvin Fiddler a exigé la mise sur pied d'une équipe d'intervention composée de hauts responsables de tous les paliers de gouvernement, et dont le rôle consisterait à voir au-delà de la gestion de crise. De fait, M. Fiddler a exigé du financement pour une équipe de soins d'urgence, mais également pour une stratégie à long terme de prévention du suicide comprenant des services en santé mentale, des services de soutien et le traitement des toxicodépendances.

Il a fallu trois mois pour que la ministre fédérale des Affaires autochtones et du Nord Carolyn Bennett se rende enfin à Bearskin Lake, après avoir visité la Première nation Neskantaga, qui est en état d'urgence depuis déjà trois ans.

«Nous, Premières nations, vivons dans des conditions dignes du tiers-monde. Pourquoi le gouvernement est-il si empressé d'accueillir des réfugiés pour leur offrir la citoyenneté d'un pays développé? Quand le Canada va-t-il enfin se réveiller et regarder la réalité des Premières nations en face?», lui a demandé un adolescent au moment où elle arrivait à Attawapiskat.

Voilà une question tout à fait légitime.

Mme Bennett a fait sa tournée quelques jours après le docteur Eric Hoskins, ministre de la Santé de l'Ontario, qui s'est dit «aussi ébranlé que durant ses années de médecine en zone de guerre».

«Il est bouleversant que des enfants si jeunes aient perdu espoir et souffrent au point d'envisager ce genre de chose. Ça prouve à quel point la situation est sérieuse», a-t-il ajouté.

On ne peut le contredire. Toutefois, la situation était déjà sérieuse bien avant ce début d'année tragique.

«Quand le Canada va-t-il enfin se réveiller et regarder la réalité des Premières nations en face?»

J'ai envoyé un courriel au ministère de la Santé de l'Ontario le 12 février. Mon but était de savoir si l'on avait répondu aux demandes d'Alvin Fiddler, pourquoi le Conseil Mushkegowuk avait dû autofinancer son enquête, et s'il existe ou existera bientôt un plan de prévention du suicide chez les Autochtones.

Mon courriel est resté sans réponse. Lorsque j'ai fait un suivi téléphonique quelques jours plus tard, on m'a invité à contacter le ministère des Services à l'enfance et à la jeunesse, sous prétexte que le «suicide des enfants» est de leur ressort. Après avoir précisé que mes questions ne concernaient pas uniquement les enfants, le porte-parole a répondu: «Je vais voir ce que je peux faire», et je n'ai plus jamais entendu parler de lui.

Un responsable du ministère des Services à l'enfance et à la jeunesse m'a cependant contacté pour m'informer que la Nation Nishnawbe Aski a reçu la somme de 49 000 dollars pour prévenir le suicide en 2013, et un peu moins de 200 000 dollars pour chacune des deux années suivantes.

En outre, 9,2 millions de dollars ont été alloués à la composante autochtone de la Stratégie ontarienne globale de santé mentale et de lutte contre les dépendances, afin d'engager et former des travailleurs spécialisés et bonifier les services de télépsychiatrie.

Il faut également préciser qu'après avoir été vacant neuf mois, le poste de spécialiste en santé mentale sur la réserve d'Attawapiskat a enfin été comblé le 18 avril. Le ministre Hoskins vient d'annoncer l'embauche de 13 spécialistes additionnels. Mieux vaut tard que jamais, mais pourquoi ne pas avoir pris cette décision il y a trois ou neuf mois?

Par ailleurs, Santé Canada affirme que «les problèmes de suicide et de santé mentale des Premières nations sont sérieux» et y consacre 1,5 million de dollars par année, en Ontario, dans le cadre de la Stratégie nationale de prévention du suicide chez les jeunes Autochtones. Cette stratégie inclut des plans d'intervention en cas de crise, ainsi que du soutien psychologique aux anciens étudiants des pensionnats autochtones.

Or, force est de constater que ce financement n'a pas réussi à endiguer les vagues de suicides des derniers mois.

Une tentative de suicide est un appel à l'aide, et il est temps que notre pays tende l'oreille. Or, la gestion de crise ne règle rien, car la crise ne se résorbe jamais.

«Le grand chef a été très clair: il faudra dépasser le stade des pansements et des interventions sporadiques», a affirmé Carolyn Bennett, faisant allusion aux propos d'Alvin Fiddler.

«Le gouvernement éteint des feux jusqu'à ce qu'il doive engager ses ressources ailleurs. Différentes agences essaient de faire différentes choses pour nous aider, mais ce que nous réclamons est une présence à long terme dans le cadre d'une stratégie globale», me confiait ce dernier, il y a quelques mois.

Une tentative de suicide est un appel à l'aide, et il est temps que notre pays tende l'oreille. Or, la gestion de crise ne règle rien, car la crise ne se résorbe jamais. Comme l'a si bien dit l'adolescent qui a confronté la ministre Bennett, les Premières nations vivent dans des conditions dignes du tiers-monde, et c'est le problème de fond que nous devons régler en premier.

Nous devons construire des maisons saines et ayant accès à l'eau potable. Nous devons engager du personnel soignant, créer des emplois, développer les ressources de la région et même fournir des opportunités de télétravail. Nous devons construire des écoles, lutter contre le décrochage et offrir les programmes sportifs et culturels auxquels les autres écoliers canadiens ont droit.

«Nous devons créer des espaces où les gens se sentent vivre», affirmait à cet effet Bill Yoachim, politicien autochtone de l'île de Vancouver, lorsqu'un journaliste de la CBC lui a demandé comment solutionner la crise.

Or, l'ex-premier ministre Jean Chrétien et des éditorialistes de droite ont plutôt invité les Autochtones à quitter les réserves éloignées, prétextant que les mesures mentionnées ci-haut coûteraient trop cher à implanter.

N'oublions pas que le Canada a littéralement saisi le territoire et kidnappé les enfants de ces communautés il n'y a pas si longtemps. Le moins que l'on puisse faire serait d'aider les enfants des générations actuelles à occuper le peu de place qu'il leur reste.

Ce billet de blogue a initialement été publié sur le Huffington Post Canada.

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