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26/02/2019 16:20 EST | Actualisé 26/02/2019 16:20 EST

Il était une fois, au pays des hommes intègres

«Aujourd'hui, je m'occupe de moi et de ma famille. Et je n'ai pas à demander d'argent à qui que ce soit.» C'est ce que l'on appelle l'autonomisation économique des femmes.

Kypros via Getty Images
Les 21 femmes choisies comme Adèle pour participer au projet Femmes restauratrices ont été formées en marketing, en hygiène et assainissement, en gestion et service à la clientèle.

Par une chaleur accablante au début du mois, Adèle s'affaire en cuisine dans le centre-ville de Ouagadougou, au Burkina Faso. Les clients du midi franchissent progressivement le pas de la petite gargote. Assis tout au fond du modeste restaurant, Alphonse nous attend, son livre de comptes en mains, comme il le fait depuis trois jours pour ne pas rater notre visite.

Josée Gaulin
Adèle, Alphonse et leur fille cadette Vanessa dans leur restaurant.

Je me dirige intuitivement vers lui, comprenant par son regard franc qu'il sera notre hôte, le temps que les clients prennent place et qu'Adèle se libère pour nous raconter son histoire. Et puis voilà que Vanessa, la fille cadette de 18 ans, fait son entrée pour donner un coup de main à maman pendant l'heure achalandée du lunch, durant laquelle les cadres et les ouvriers de la gare centrale affluent depuis que le restaurant a quelque peu changé son offre.

Je poursuis mon avancée vers Alphonse, lui tends la main, le salue en souriant et je le remercie du temps qu'il nous accorde, à mes collègues québécoises et à moi. Et en moins de deux, impatient d'enfin livrer son histoire, il débute le récit de ce qu'il nomme «une transformation totale».

La transformation totale

Alphonse, 65 ans, est un cheminot à la retraite. Il a été élu «Mari modèle» par le groupe de femmes restauratrices pour l'appui constant qu'il a apporté à son épouse tout au long du projet ainsi que pour sa participation assidue à une formation de deux semaines.

En attendant le foutou banane que j'avais commandé — notamment pour faire honneur aux origines ivoiriennes d'Alphonse — il m'explique les nouvelles mesures d'hygiène, me montre la céramique posée, le plafond construit en remplacement de la «paillote» qui menaçait de s'effondrer ou de s'enflammer à tout moment, et prend bien soin de me montrer le nouveau téléviseur qu'il a installé pour les clients, une rareté dans un restaurant de rue.

Vie urbaine à l'heure du lunch.

Tout cela, me dit-il, c'est grâce à Oxfam et à la Marche mondiale des femmes de Ouaga. Les 21 femmes choisies comme Adèle pour participer au projet Femmes restauratrices ont été formées en marketing, en hygiène et assainissement, en gestion et service à la clientèle. À la fin du programme de formation, elles ont même reçu du matériel pour faciliter leur travail et améliorer leur environnement.

Ma mère était une battante. C'est elle qui a payé mes études. Moi, je sais qu'il est important que les hommes appuient leur femme, et c'est ce que je fais. Je me charge des courses au marché et je m'occupe de tout ce qui est technique.Alphonse

Tout en vantant les mérites de la sauce préparée par Adèle, je m'enquiers des ingrédients utilisés, espérant secrètement pouvoir la reproduire à mon retour à Montréal. Le voilà qui interpelle Adèle, car c'est elle l'experte.

«Vous mettez une base de tomate, de la pâte de tomate, du bœuf, de l'oignon, de l'ail, du persil, de l'akpi, du gnangnan...» Je l'interromps et la fais répéter: «Vous avez bien dit du gnangnan?» La seule référence qui me vient est ce ver d'oreille de Jean Lapointe que je chantais à tue-tête dans les partys de Noël quand j'avais 7-8 ans:

Y faisait des pit pit do you speak english me I can talk faster than you A hamburger moutarde relish pis y était lousse quand y était saoul Do you want a shot yes why not Yain yain yain yain yain yain yes why l love

Eh oui, du gnangnan, c'est de l'aubergine sauvage qui pousse en Afrique et qui est savoureuse en sauce, lorsqu'on l'associe au gombo, ce qu'Adèle ajoute bien sûr à sa sauce. Et Alphonse de me faire préparer des petits sachets d'épices africaines pour mes prochaines expériences culinaires.

Adèle s'assoit finalement, laissant à son équipe le soin de servir les clients, pendant que Vanessa prépare le grand plateau pour les livraisons dans les bureaux de la banque, juste en face de la gare centrale.

C'est une femme d'une force tranquille qui prend place devant moi. Beaucoup moins loquace que son mari. Elle m'explique en ses mots son plan d'affaires, sa stratégie d'investissement, le fonds d'épargne ou plus familièrement la «tontine» qu'elle a eu l'idée de créer avec ses consœurs restauratrices pour que chacune, à tour de rôle, puisse faire un investissement majeur.

Lorsque son tour est venu, Adèle m'explique qu'elle a investi dans un grand réfrigérateur vitré, où elle dispose les boissons et jus frais qu'elle offre à ses clients. Un avantage concurrentiel certain dans ce pays où seulement 20% des familles ont l'électricité à la maison. Malgré ce faible taux d'électrification, les pannes sont quasi-quotidiennes, et j'en ai été témoin plus d'une fois. Le gouvernement s'est d'ailleurs engagé à corriger ce déficit électrique d'ici 2020 en misant sur des centrales solaires, puisque dans ce pays du Sahel, le développement hydroélectrique n'est pas une option viable.

Adèle et moi poursuivons notre conversation. Alphonse reformule pour elle à l'occasion, craignant que je ne comprenne pas bien ses explications, alors que tout est parfaitement limpide. C'est qu'Adèle a terminé des études primaires seulement, alors que lui, il a terminé l'équivalent d'un secondaire 4. Je me dis qu'avec les années, ils ont dû développer cette forme d'entraide, mais je n'hésite pas à dire à Alphonse que son épouse s'exprime très bien.

«Et vous, dis-je, parmi les formations auxquelles vous avez participé, laquelle avez-vous préférée?» Elle m'explique que la formation TYLAY, un exercice de bilan des compétences réalisé en couple, l'a beaucoup aidée à avoir confiance en elle et en son potentiel d'entrepreneure.

Il y a un an, raconte Adèle, j'avais deux employées, alors que maintenant j'en ai cinq, car ma clientèle a triplé et s'est diversifiée. Avec les améliorations que j'ai faites, une clientèle un peu plus aisée vient manger chez moi.

Avant qu'elle ne retourne en cuisine, je lui demande ce qui la rend la plus fière. Sans hésiter, elle me dit: «Aujourd'hui, je m'occupe de moi et de ma famille. Et je n'ai pas à demander d'argent à qui que ce soit.» C'est ce que l'on appelle l'autonomisation économique des femmes.

«Ma mère se bat pour nous. C'est une bonne mère. Chaque matin, je la vois se lever, et ça me donne envie de faire la même chose qu'elle. Je suis fière de ma mère. Il y en a qui juge son travail. Moi, je dis à mes amies qu'il n'y a pas de sot métier. Et le soir, après les cours, je les amène ici. Ce qui me rend le plus fière de ma mère, c'est qu'elle trouve toujours du temps pour moi, même si elle a son restaurant. Le dimanche à la maison, c'est moi qui fais la cuisine. Et si je fais des erreurs, elle me corrige. Comme ça, quand je serai plus grande, je pourrai tout faire moi-même. Je suis aussi fière de papa. Ce ne sont pas tous les papas qui sont comme le mien. Si maman est malade, papa vient s'occuper de la caisse», explique Vanessa, 18 ans, la fille d'Adèle et Alphonse.

Le nom «Burkina Faso» est composé de deux mots appartenant à deux langues différentes: en langue moré, «burkina» signifie «homme intègre» et en langue dioula, «faso» désigne la «maison des ancêtres» ou le «pays». Au complet, la dénomination Burkina Faso signifie «la patrie des hommes intègres».

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