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04/03/2019 10:50 EST | Actualisé 05/03/2019 12:39 EST

Il était une fois Ouaga et ses inégalités extrêmes

Jamais je n'ai pu m'habituer aux femmes qui mendient au milieu du goudron ou encore au déficit d'électrification et à la pauvreté qui contraignent encore les femmes à faire la lessive à la main durant de longues heures.

Kypros via Getty Images
Je prendrai tristement conscience que les Ouagalais sont atterrés de voir que la présence des groupes armés, auparavant concentrée dans certaines zones, semble s'étendre à de nouveaux secteurs, plus près de la capitale.

Ce texte est la suite de: Il était une fois, au pays des hommes intègres

3 février 2019, Ouagadougou, Burkina Faso. Après une trop courte nuit dans la modeste chambre du resto-hôtel où je loge, j'entreprends de me doucher. Pas d'eau chaude ce matin. À l'accueil, l'hôtesse m'explique que je dois laisser couler l'eau 10 minutes, que je dois être patiente, et que ça viendra. Ma petite voix intérieure me crie «Mais l'eau est une richesse si rare ici et je vais en gaspiller, je ne peux pas faire ça!» Je m'exécute néanmoins, comprenant qu'ici l'eau réchauffée par le système solaire arrive plus lentement, et une quinzaine de minutes plus tard, je suis sur le pas de la porte, prête à tous les chocs culturels dont je rêve depuis 25 ans.

Tranquillement, j'ouvre la large porte noire en fer qui, jusque-là, me maintenait dans une réalité à demi occidentale. Puis, hop, comme Alice qui tourbillonne magiquement vers le pays des merveilles, je suis happée, propulsée instantanément dans une nouvelle dimension. Je n'ai aucun repère.

Tous mes sens sont sollicités. Mes poumons s'emplissent difficilement d'air, comme si l'oxygène s'était retirée de l'air m'entourant. Plus tard dans la journée, ma collègue AndréAnne m'expliquera que février est le mois de l'harmattan, ce vent très sec chargé de fines particules de poussière.

La lumière naturelle me paraît feutrée, jaunâtre, ce qui me rappelle les couleurs de l'Ungava à l'aube. Et malgré les 30 degrés du petit matin, l'eau ne perle pas sur ma peau. Le désert du Sahel fait son œuvre sur mon corps; je me dessèche subrepticement et j'en viens à la conclusion que ma bouteille d'eau sera ma compagne indéfectible des prochains jours.

Je me dépêche à appeler mes filles avant que notre chauffeur n'arrive. Les trois se chamaillent pour la meilleure place devant le petit écran du cellulaire. À l'unisson, elles s'exclament: «Mais maman, c'est vraiment l'Afrique!» Elles reconnaissent les couleurs ocres, les enfants qui jouent dans les rues, les ânes, les poules et les chèvres libres qui parcourent le quartier. Elles réclament de voir des éléphants, des zèbres et des antilopes, et je leur explique que je suis dans une grande ville, et que l'Afrique, c'est comme l'Amérique, les paysages et les pays sont tous différents.

Un choc complet

Pour moi le choc est complet. Je m'attarde à ce que je ne connais pas et qui me fascine: jouer au soccer pieds nus, parce que c'est plus confortable que des pieds coincés dans des chaussures ou encore les maisons à étage unique construites en banco, matériau de terre crue qui conserve la fraîcheur à l'intérieur même en saison chaude.

Et plus tard, je découvrirai les rues du quartier cossu de Ouaga 2000, où la verdure et les couleurs se font plus abondantes, j'échangerai avec des jeunes femmes et hommes avides d'espoir et de démocratie, et je prendrai tristement conscience que les Ouagalais sont atterrés de voir que la présence des groupes armés, auparavant concentrée dans certaines zones, semble s'étendre à de nouveaux secteurs, plus près de la capitale.

Josée Gaulin
Maison type d'un quartier de classe moyenne à Ouagadougou. Plusieurs maisons disposent d'une cour intérieure, à l'abri des regards.

D'ailleurs, chaque jour qui suivra, les questions de sécurité seront discutées en réunion de travail. Toute l'équipe burkinabè connaît l'histoire de la jeune Québécoise disparue depuis la mi-décembre. Sa disparition paraît inexplicable, même à nos analystes politiques les plus expérimentés. Et, à mon arrivée, on apprenait que pour la première fois depuis 2017, une ONG était visée par les groupes radicalisés.

Après mon premier breffage de sécurité, j'ai eu un malaise, une impression de défaillir que j'ai sur le coup attribué à la fatigue du vol et du décalage.

Mais quelques jours plus tard, j'ai compris que j'avais simplement eu une réaction physique anxieuse à toutes ces informations qui m'étaient rapportées en vrac, comme une liste d'épicerie.

Le rythme des incidents répertoriés s'accélère d'un mois à l'autre, raconte notre responsable de la sécurité. Le petit banditisme de rue devient monnaie courante et, sournoisement, les déplacements de nos coopérantes et coopérants sont limités, hautement surveillés. Des restaurants, hôtels, bars, voire des quartiers entiers sont inscrits sur une liste des lieux interdits aux expatriés. Et tous les employés sont tenus de suivre des formations en sécurité pour être en mesure de réagir efficacement si une situation à haut risque survenait.

«J'ai fait le choix de m'établir ici, à Ouaga, il y a déjà près de 20 ans. Mon mari est burkinabè, et nos enfants sont chez eux ici. Beaucoup de choses ont changé depuis les cinq dernières années. Nous sommes résilients et mettons en place de nouvelles façons de vivre et de se faire plaisir», me raconte ma collègue Mylène.

Pendant les réunions quotidiennes, je scrute mes collègues, leur visage, leurs réactions corporelles, et aucun ne semble paralysé par la peur.

Soucieux certes d'assurer la sécurité des employés sur le terrain, et vigilants aussi, mais aucune panique perceptible. Et au fil des jours, je me suis aussi habituée à ouvrir mon sac à main avant d'entrer au resto, à lever les bras pour la fouille, à voir des gardes armés devant les épiceries, à laisser notre chauffeur parler lorsqu'un agent de police arrête la voiture pour un contrôle de routine, etc.

Mais jamais, jamais je n'ai pu m'habituer aux femmes qui mendient au milieu du goudron, à l'existence d'un réseau parallèle de restauration fréquenté en grande majorité par les expatriés qui en ont les moyens ou encore au déficit d'électrification et à la pauvreté qui contraignent encore les femmes à faire la lessive à la main durant de longues heures.

Chez Oxfam, on appelle ça les inégalités extrêmes.

Josée Gaulin
Savon à lessive couramment utilisé.

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