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28/02/2016 18:42 EST | Actualisé 28/02/2017 00:12 EST

Henry Ford et Uber: même combat?

L'histoire juge sévèrement ceux qui se camouflent derrière la loi pour brimer le consommateur et qui proposent une défense purement légaliste.

Le 23 octobre 1903, George B. Selden, un avocat new-yorkais spécialisé dans les brevets intente une poursuite contre la Ford Motor Company. «Inventeur» à ses heures, Selden avait enregistré une demande de brevet il y a 24 ans soit le 8 mai 1879. Le brevet sera finalement émis le 5 novembre 1895 (16 ans plus tard) après d'innombrables modifications mineures qui avaient pour but de retarder le processus d'approbation protégeant ainsi son détenteur sur la durée totale des procédures. En réalité, Georges B. Selden n'avait rien d'un inventeur. Il est un des ancêtres notoires de ce qu'on appelle aujourd'hui un «Patent Troll».

Anecdote intéressante: lors de l'enregistrement de son brevet, Selden avait choisi comme témoin un commis de banque local du nom de Georges Eastman, un vrai inventeur qui fonda subséquemment Eastman Kodak.

Selden, détenteur du brevet, croyait réellement qu'il possédait un droit sur toutes les voitures «sans-chevaux» (horseless carriage) en Amérique. Cependant, il n'avait pas les moyens de porter son combat devant les tribunaux. Il trouva alors un puissant allié dans la Electric Vehicule Company, une entreprise qui produisait des véhicules automobiles électriques et qui avait toutes les raisons de bloquer l'arrivée massive des modèles à combustions internes (tels que produits par Henry Ford). Autre anecdote intéressante, la Electric Vehicule Company vendait la majeure partie de sa production à des compagnies de taxis.

Longue histoire courte: Georges Selden et la Electric Vehicule Company réussirent à intimider une bonne partie des manufacturiers automobiles de l'époque (la plupart à fabrication artisanale avec une clientèle assez restreinte). Ces derniers acceptèrent de verser une royauté sur chaque modèle vendu et se regroupèrent au sein d'une association: The Association of Licensed Automobile Manufacturers. Henry Ford finira par les appeler simplement «les peureux» ou «Le monopole».

Le plus drôle est que Ford les approcha initialement pensant qu'il était probablement plus rentable de payer une royauté sur chaque modèle vendu plutôt que de se défendre devant les tribunaux pendant de longues années. L'ALAM rejeta la demande d'adhésion de Ford du revers de la main sous prétexte que son produit n'était pas assez «haut de gamme». La plupart des voitures de l'époque se vendaient plusieurs milliers de dollars alors que Ford commercialisa le Modèle T, une voiture en tout point supérieure à la compétition, pour moins de 50% du prix (850$).

Henry Ford, confiant de la supériorité écrasante de son produit et de l'avenir du moteur à combustion interne envoya donc paître l'ALAM, Selden et son brevet et tenta le tout pour le tout.

S'en suivit une épopée juridique assez loufoque. Le consortium ALAM se mit à scruter les concessionnaires automobiles du pays pour vérifier que les véhicules en vente portaient bien la plaque confirmant que son fabricant avait bien payé ses droits de licences au consortium. Ce dernier publia même plusieurs publicités trompeuses présentant les moteurs à essence comme dangereux et que leurs propriétaires s'exposaient à des poursuites (une tactique reprise par l'industrie du Taxi contre Uber aujourd'hui même).

Les parallèles ne s'arrêtent pas là. Le public américain, passionné par le combat de titans qui opposait l'inventeur innovant au vieux monopole, prit progressivement position en faveur de Ford («La population québécoise se range derrière Uber? -JdeM). Il est important de noter que le tout se déroule dans un contexte politique extrêmement fébrile où une faction du Parti républicain représenté par des ténors comme Theodore Roosevelt etRobert M. LaFolette engagèrent de nombreux combats contre les monopoles des chemins de fer sous le contrôle des «Robber Barons» pour la plupart d'allégeance démocrate. Cette période, souvent présentée comme l'âge d'or de la politique américaine, donna naissance au mouvement progressiste représenté aujourd'hui par Bernie Sanders (lutte contre les monopoles de Wall Street...).

Selden et l'ALAM finirent par perdre des appuis et des combats importants devant les tribunaux. La Ford Motor Company, qui avait engagé l'un des meilleurs avocats en brevet au pays, pu finalement démontrer que la portée du brevet était beaucoup trop large et que plusieurs itérations de prototypes automobiles avaient pris la route avant même que Selden dépose son brevet. Henry Ford demeurera marqué par ce combat: il adoptera une attitude de tolérance et d'ouverture dans la gestion des brevets qui profita grandement à l'expansion de l'industrie automobile au courant du 20e siècle.

L'histoire donna raison à Ford. Propulsé par le succès immédiat du Modèle T, il révolutionna l'industrie de masse. Le progrès technologique et la croissance économique qui en résultèrent ont contribué à ériger les fondations de l'Amérique moderne.

En conclusion, l'histoire juge sévèrement ceux qui se camouflent derrière la loi pour brimer le consommateur et qui proposent une défense purement légaliste.

Le débat qui oppose Uber et l'industrie du Taxi au Québec va essentiellement dans le même sens: une innovation rapide qui change drastiquement la réalité d'une industrie qui ne compte maintenant que sur la voie légale pour s'en sortir. Ce débat est le premier d'une longue série d'affrontements qui placera la société québécoise devant des choix difficiles avec des conséquences économiques potentiellement énormes.

Il est réaliste de penser qu'à moyen terme les industries suivantes seront confrontées à des changements aussi majeurs:

  • L'industrie bancaire / financière
  • Le secteur légal (notaires, avocats, même la gouvernance au sens large)
  • L'audit, la fiscalité et la comptabilité corporative

Si vous pensez qu'une centaine de chauffeurs de taxi peuvent faire du bruit, attendez de voir le lobby des comptables agréés qui se fait remplacer par des services en ligne plus rapides, plus efficaces ET moins chers.

Inspiré en partie par I Invented the Modern Age, The Rise of Henry Ford Chapitre 10 : "The Man Who Owned Every Car in America"

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