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02/03/2015 10:52 EST | Actualisé 02/05/2015 05:12 EDT

Sexe et amour à l'université: Harvard n'est pas une référence

Ce qui devrait guider le sens éthique des professeurs dans leurs relations avec les étudiant-e-s n'est-il pas de les mettre à l'abri de tout favoritisme, de l'arbitraire et de l'injustice, sans pour autant brimer leur liberté ?

Dans un texte publié dans l'édition du journal Le Devoir le 21 février dernier, plusieurs professeurs ont suggéré l'élaboration d'une politique visant à « contrer les rapports sexuels au collège et à l'université ». On exige des institutions d'enseignement la mise en place de « règles explicites visant à prohiber, sous peine de sanctions pour les profs impliqués, le fait d'entretenir (ou d'avoir entretenu pendant la durée des études) des rapports intimes (amoureux ou sexuels) avec un étudiant ou une étudiante inscrits à leur collège ou, au premier cycle universitaire, au sein d'un programme, d'un département ou d'une faculté (monodépartementale) dans lesquels ils enseignent. » Les étudiants de maîtrise et de doctorat échapperaient partiellement à la prohibition en raison de « circonstances relatives à l'âge, à [leur] provenance diverse et à la durée des études », puisque dans ces cas, le professeur engagé dans une relation « de nature intime, amoureuse ou sexuelle avec un étudiant ou une étudiante de son université » serait tenu de déclarer formellement la relation auprès des autorités de son établissement, sous peine de sanction.

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Cette position pose problème, en premier lieu parce que ses défenseurs souscrivent à l'idée de punir des personnes de manière rétroactive. Par ailleurs, s'agissant de « prohiber le fait d'avoir entretenu des rapports», on notera la difficulté inhérente à la volonté de prohiber le passé. S'il fallait énoncer une politique claire, donnant lieu à des sanctions, comme semblent le souhaiter ces professeurs, encore faudrait-il en préciser l'objet et en prévoir une application réaliste. Que serait une relation « de nature intime » qui ne soit ni de nature amoureuse, ni de nature sexuelle?

Cette volonté d'ajouter aux abus de pouvoir d'autres termes a trouvé récemment une expression inquiétante dans un texte rédigé par l'exécutif de l'Institut de recherches et d'études féministes de l'UQAM. L'amitié entre professeurs et étudiants y devient à son tour suspecte, sans que l'on sache exactement ce qui pourrait en constituer la preuve incriminante : « Nous ne sommes pas les amies, amis de nos étudiantes, étudiants. Nous sommes des professionnelles, professionnels offrant une expertise unique et précieuse . » Jusqu'à récemment, l'université était définie comme une « communauté », non comme un lieu de prestation de services ou d'expertise, encore moins comme un hôpital; les étudiants y étaient vus comme des étudiants, et non des bénéficiaires ou des clients à qui l'on doit refuser l'amitié. Les professeurs réclamant la prohibition de l'amour se comparent, eux aussi, à des « psychologues, médecins, travailleurs sociaux, éducateurs spécialisés » qui « s'interdisent les relations sexuelles avec leurs patients ou leurs clients à cause d'un risque d'abus de pouvoir... ». D'où vient ce besoin de comparer les étudiants, les professeurs et les universités à tout autre chose, comme si les nommer simplement, tels qu'ils sont, posait problème ? D'où vient cette confusion entre l'autorité du professeur et la volonté de puissance? Entre le professeur, qui hier encore habitait le campus et recevait ses étudiants à souper, et le médecin auscultant avec ses gants le corps du malade ? Quelle est la nature de cette crise qui semble s'être emparée de nos collègues, au point qu'ils se peignent en prédateurs, en pervers imbus d'une force qu'ils ne sauraient contrôler ? Comment en sommes-nous arrivés là?

Un tel glissement s'est opéré récemment dans les universités américaines à la faveur d'un vent de panique, et pour cause. Devant un nombre effarant d'agressions sexuelles sur les campus (on parle en majorité d'étudiants qui agressent des étudiantes), le gouvernement américain a déclenché une enquête à l'échelle nationale (Title IX Investigation) et mis sur pieds, en septembre dernier, une vaste campagne d'information menée par Joe Biden (It's on us). En date du mois de mai 2014, pas moins de 55 collèges et universités faisaient l'objet d'une enquête en raison d'agressions sexuelles. Dans ce contexte, les universités ont été mises en demeure d'établir ou d'actualiser des politiques en matière d'agressions et de traitement des plaintes. Ces politiques permettent à ces mêmes institutions de se protéger sur le plan juridique dans un contexte où le nombre de poursuites augmente.

La révision de la politique de l'Université Harvard en matière de harcèlement et d'agressions sexuelles s'inscrit dans ce contexte. Le 31 mars 2014, le Harvard Crimson publiait un texte rédigé de manière anonyme par la victime d'une agression sexuelle accusant l'université Harvard de se traîner les pieds au sujet de son cas. La victime a été agressée par un autre étudiant, non par un professeur. Son texte est un véritable témoignage, documenté, factuel, sans équivoque. Dans la foulée de ces événements et à l'instar d'autres universités (Connecticut, Yale), la Faculté des Arts et des Sciences de Harvard a décidé de bannir carrément les relations sexuelles entre professeurs et étudiants, sous peine de sanctions. Ce mouvement prend prétexte d'une urgence d'agir en matière d'agression pour légiférer plus largement sur les rapports sexuels entre professeurs et étudiants.

Or, dans un rapport daté de février 2014, approuvé par le Committee on Women in the Academic Profession, l'Association américaine des professeurs d'université (AAUP) critiquait ce type de politiques revues dans la précipitation. En octobre dernier, 28 professeurs de la Faculté de Droits de l'Université Harvard sonnaient la charge contre la nouvelle Politique de Harvard en matière de harcèlement sexuel, la jugeant en contradiction avec plusieurs des principes qui sont au cœur de leur enseignement du droit. « The goal must not be simply to go as far as possible in the direction of preventing anything that some might characterize as sexual harassment. The goal must instead be to fully address sexual harassment while at the same time protecting students against unfair and inappropriate discipline, honoring individual relationship autonomy, and maintaining the values of academic freedom », écrivent-ils.

Les universités québécoises n'ont pas connu cette déferlante de violence sexuelle sur leurs campus. Les universités canadiennes non plus. La situation est différente de celle qui prévaut aux Etats-Unis, et il serait bon d'en tenir compte. En outre, au Québec, les étudiants de premier cycle ne constituent pas une population aussi jeune que celle de Harvard ou de Yale où la très grande majorité n'a pas 22 ans. Les signataires de la lettre au Devoir se réclament pourtant des politiques de Harvard, dont celle touchant la prohibition du sexe entre étudiants et professeurs. Or on le voit, ces mêmes politiques sont critiquées, autant en matière de droit (entre autres le droit de l'accusé de se défendre et d'accéder à la preuve) qu'en termes d'efficacité à combattre les problèmes évoqués par les défenseurs de la position prohibitionniste. Comme le déclarait Anita Levy, de l'AAUP : «These relationships are going to occur on campus and you must put as many ethical checks on them as possible, but a blanket prohibition doesn't seem appropriate (...) You don't throw the whole thing into darkness by prohibiting it .»

Dans les cas de harcèlement et d'agression, l'assurance doit être donnée aux victimes d'être entendues, aux accusés de se défendre, sans que les membres de nos communautés ne soient d'aucune façon soumis à l'arbitraire. Quant à l'amitié, l'amour, l'intimité, les rapports sexuels entre adultes consentants, si l'on convient que les professeurs ont des responsabilités liées à leur position d'autorité, faut-il pour cela transformer l'enseignement en purs rapports de force, l'université en inquisition, les comités facultaires en confessionnaux ? Faut-il soutenir que le « oui » d'une étudiante majeure doit forcément dire « non » puisqu'elle n'est pas en mesure de décider pour elle-même ? N'est-ce pas la pire de ironies, qu'après s'être battues pour qu'un « non » soit entendu comme « non », les femmes se voient refuser le sens affirmatif de leur « oui » ?

S'il faut punir les abus de pouvoir des professeurs, pourquoi discriminer l'amour et ne pas sévir contre l'instrumentalisation des étudiants à des fins politiques ou personnelles, les mesquineries puériles et les rivalités entre collègues qui nuisent aux étudiants ? En définitive, ce qui devrait guider le sens éthique des professeurs dans leurs relations avec les étudiants n'est-il pas de les mettre à l'abri de tout favoritisme, de l'arbitraire et de l'injustice, sans pour autant brimer leur liberté ? C'est là un devoir collectif. Au-delà, il me semble qu'ils abuseraient- justement ! - d'un pouvoir qui ne leur revient pas.

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