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02/05/2016 03:28 EDT | Actualisé 03/05/2017 05:12 EDT

Languirand et inceste allégué

Je ne connais pas bien Jacques Languirand. J'ai dû échanger avec lui une dizaine de fois au cours des 30 dernières années. Il m'interviewait devant public, sur ma plus récente publication [...] lorsqu'il m'avait demandé si je pensais qu'un enfant bien-aimé ayant subi de l'inceste était, selon moi, brisé à jamais.

Ce sera la dernière fois que je commente cette histoire.

Rappelons que Line Beaumier accuse Jacques Languirand d'avoir agressé sexuellement sa fille Martine (conjointe décédée de Madame Beaumier) durant son enfance. Elle soutient aussi que la biographie écrite par Aline Apostolska, aux Éditions de l'homme, a été censurée de ces informations à la demande de l'épouse actuelle de Jacques Languirand et de sa famille immédiate.

Dans cet article de La Presse, l'avocate criminaliste Me Véronique Robert conclut que cette affaire ne mènera nulle part juridiquement. Elle a bien raison. Avec une victime d'inceste alléguée qui est morte et un père-agresseur allégué qui n'est plus là mentalement, on comprend qu'il ne puisse en être autrement, que c'est le cul-de-sac juridique.

Cul-de-sac

Bien des gens semblent conclure que puisque ça ne mène nulle part juridiquement, vaudrait mieux se taire. Comme s'il ne fallait surtout pas salir, avec l'évocation d'images gluantes, l'icône dorée d'un grand homme. Or, dans la vie, plusieurs éclairages sont nécessaires à la compréhension des multiples facettes d'une réalité. Une affaire sans issue, dans une perspective donnée, n'est pas forcément sans issue de compréhension.

Ce qui me heurte, c'est d'entendre ça et là des commentaires désobligeants sur la plaignante, Line Beaumier, amie de coeur de Martine Languirand. J'ai tout entendu à son endroit: «Elle aurait pu se la fermer!», «Qu'est-ce qu'elle cherche? Elle veut sa part du gâteau!», «Elle a sûrement des intérêts là-dedans» et, la pire: «Encore une lesbienne enragée qui veut détruire un homme.» On m'a même demandé si je la connaissais et pourquoi je la défendais. Je ne la connais pas et je ne la défends pas. Je n'ai aucune raison de croire qu'elle ment, c'est tout.

Pourquoi plusieurs mettent-ils si férocement en doute la parole de la plaignante? Ils pourraient tout autant se demander pourquoi la famille se contente de refuser de commenter? Pourquoi elle ne nie pas? Pourquoi la seconde épouse de Jacques Languirand (qui n'est pas la mère de la présumée victime) ainsi que son fils (frère aîné de la présumée victime) se murent dans le silence?

La face sombre de la lune

Permettez-moi cette métaphore. C'est comme si nous avions été éclairés, toute une vie durant, par la face très lumineuse de la lune et que nous ne supportions pas que, brutalement, quelqu'un nous montre que celle-ci présentait aussi une face sombre, très sombre.

De plus, il semble que père et fille souhaitaient que cet épisode ténébreux soit connu. Elle, pour obtenir réparation, non pas en jetant le père en bas de son piédestal, mais en permettant qu'il soit vu, sur son piédestal, dans toute sa vérité. Lui, pour s'amender et pour transmettre le message, profondément humain, réellement humaniste, que nul homme (ou femme) n'est composé que de lumière.

Je ne connais pas bien Jacques Languirand. J'ai dû échanger avec lui une dizaine de fois au cours des 30 dernières années. Je me souviens d'une rencontre dans un Salon du livre de Montréal, en 1991 si ma mémoire est bonne. Il m'interviewait devant public, sur ma plus récente publication L'histoire merveilleuse de la naissance qu'il disait avoir appréciée ainsi que sur le rôle des parents dans l'éducation sexuelle des enfants. Notre échange avait dévié du sujet de la naissance et des bébés lorsqu'il m'avait demandé si je pensais qu'un enfant bien-aimé ayant subi de l'inceste était, selon moi, brisé à jamais.

Je lui avais répondu à peu près ceci. «Cela dépend de plusieurs facteurs: la vulnérabilité personnelle, le support reçu au moment du dévoilement, la durée des agressions, la nature des gestes sexuels, l'aide apportée pour liquider la blessure et de bien d'autres choses encore... Mais certes l'enfant est marqué à jamais. Déchiré entre l'amour et la haine qu'il voue à son agresseur. Car un enfant attend de son père qu'il soit un père, un phare, un guide, pas un amoureux, pas un complice, pas un amant!»

Offrir à sa conjointe décédée, le support qu'elle n'a pas eu de son vivant?

Pour avoir rencontré de nombreuses filles, femmes et aussi des garçons, victimes d'inceste sur de longues périodes, je peux comprendre les motivations de la plaignante. Je suis tentée de croire qu'elle cherche à offrir à sa conjointe décédée, le support que cette dernière n'a pas eu de son vivant. Cela est inhabituel et bouleversant. Maladroit peut-être. Mais pas forcément mal intentionné.

Je crois aussi que Jacques Languirand était, avant sa maladie, un homme capable de percutants insights. Capable, dans une quête ultime d'authenticité avant la traversée du miroir, de se mettre courageusement à nu. Capable de livrer, sans grand éclat de rire, un ultime message, dévastateur d'humanité: «Vous voyez, j'étais loin d'être parfait.»

Par delà le fait qu'elle soit juridiquement sans issue, qu'on ne sait pas si on doit la croire, qu'on a horreur d'être dérangé dans nos certitudes, cette histoire nous bouleverse terriblement pour plusieurs raisons. L'une d'elles, plus ou moins consciente, rarement mise en perspective, nous confronte à nos propres limites: sommes-nous capables de continuer à aimer, à admirer ou à tout le moins à respecter les êtres imparfaits que nous avons idéalisés?

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