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23/12/2014 12:10 EST | Actualisé 21/02/2015 05:12 EST

Négociations du secteur public: hystéries collectives en éducation

Quel est le raisonnement derrière les offres sectorielles proposées aux enseignants du Québec? À défaut d'avoir une présentation claire aux arguments limpides provenant du gouvernement, les représentants du milieu de l'éducation nous ont soumis la semaine dernière à une parade de complaintes devant laquelle se sont attendris certains commentateurs.

Étant donné le quasi-monopole dont ont pu bénéficier les syndicats dans les médias, il est donc périlleux de juger. Cela dit, avec ce que l'on pense qu'on sait, est-ce que ce qui est proposé est si dramatique? S'agit-il vraiment d'un recul historique? D'une gifle? Un chroniqueur parle même de «surpopulation des classes» (eille...).

Mais de quoi parle-t-on au juste?

Augmenter la tâche de l'enseignant de 10% sans compensation financière?

Des chroniqueurs d'expérience ont repris sans nuance la complainte des syndicats portant sur la prétendue augmentation de la tâche des enseignants. «Ils devront dorénavant faire 35 heures au lieu de 32, a décidé Québec», comprend Vincent Marissal de La Presse. «Augmentation de 10% de la tâche des enseignants sans compensation financière», reprend mot pour mot la politologue Josée Legault.

Validation des faits: il s'agit ici non pas d'augmenter de 32 à 35 heures la tâche des enseignants mais bien d'augmenter de 32 à 35 heures la présence des enseignants à l'école. Très différent, d'autant que leur échelle de traitement tient compte du fait que les enseignants travaillent en moyenne 40 heures par semaine, l'excédent des 35 heures pouvant se réaliser à la maison.

S'agit-il d'une demande si déraisonnable, alors qu'on se doute bien que la grande majorité d'entre eux dépassent certainement le 32 heures? Pourquoi ce drame? Y a-t-il des raisons qui justifient cette présence supplémentaire? On peut l'imaginer. L'éducation et le suivi des jeunes en difficulté ou qui ont des problèmes de comportement ne reposent-ils pas sur un travail d'équipe, de concert avec d'autres professionnels avec qui on échangera... sur les lieux de l'école?

Ce qu'en pense le président de la Fédération autonome de l'enseignement Sylvain Malette? «Le gouvernement, les commissions scolaires et les directions d'établissement exigent de nous que nous soyons 10 % de plus présents à l'école. Avec le gel salarial qui a été annoncé hier, cela constitue donc une diminution salariale.»

Diminution salariale parce qu'au lieu de faire 3 heures à la maison, on les fera sur les lieux de l'école? Vraiment?

Augmenter partout les ratios maître/élèves?

Les représentants syndicaux rapportent la volonté du gouvernement d'éliminer la notion de ratio maître-élèves. Selon eux, «toutes les classes pourraient dorénavant contenir le nombre maximal d'élèves». Est-ce vraiment le cas? Pas tout à fait.

En réalité, la proposition gouvernementale vise à augmenter le nombre d'élèves par classe de la troisième année du primaire à la deuxième secondaire. Les premières années du primaire et la fin du secondaire ne seraient pas visées.

Après avoir diminué en 2010 le ratio maître/élève (coût de l'opération: 179 millions $), le gouvernement propose maintenant de revoir la chose. Est-il pertinent d'avoir des ratios uniformément appliqués à la grandeur du Québec? Le ratio maître/élève est-il vraiment un facteur déterminant du succès de l'élève?

Oui, affirment les représentants syndicaux. Non, concluent certaines recherches. Dans certaines conditions bien précises, selon d'autres chercheurs (lire ici). Cela dit, un consensus semble se dégager: pour faire une différence, les diminutions de ratios doivent être très importantes (plus du tiers), être concentrées dans les premières années du primaire et dans les milieux défavorisés (lire ici). Ce n'est pas ce que le Québec a fait.

Les propos du spécialiste en éducation Égide Royer semaient également la confusion la semaine dernière alors qu'il semblait contredire ses propres propos. En effet, en octobre dernier, M. Royer recommandait «d'augmenter le nombre d'élèves par classe afin de dégager des sommes pour aider les élèves en difficulté.» Radio-Canada rapportait que:

«Selon lui, l'argument selon lequel la diminution du nombre d'élèves par classe permet aux enseignants de mieux se concentrer sur leurs élèves en difficulté est un mythe.»

En réaction aux offres du gouvernement de la semaine dernière, voilà maintenant qu'il s'insurge et se porte à la défense du moral des enseignants...

Difficile à suivre pour le commun des mortels, mais une chose est claire: la politique mur à mur telle qu'appliquée est maintenant une vache sacrée qu'il sera difficile de remettre en question, particulièrement lorsque les avis des chercheurs sont instrumentalisés à des fins politiques et partisanes.

Autres sujets sensibles

Il ne fait aucun doute que le gouvernement a secoué les représentants des enseignants la semaine dernière. Mais la parade médiatique à laquelle on a assisté seulement quelques minutes après le dépôt des offres du gouvernement n'était que cela, une parade: d'émotions («Ce gouvernement ne nous aime pas») et d'indignation («Une gifle») visant à s'attirer des sympathies et à créer un rapport de force.

Quand on y regarde de plus près toutefois, on peut ici aussi s'interroger sur l'hystérie collective partagée par l'ensemble des représentants syndicaux.

Considérant le contexte difficile des finances publiques, est-il si déraisonnable de chercher à réduire les coûts reliés au régime d'assurance-salaire des enseignants? De revoir les banques de congés monnayables? Les syndicats rapportent qu'on s'en prend aux «droits parentaux»?

Encore ici, il ne s'agit pas des «droits parentaux à un congé», mais bien des «droits de prolonger un congé parental».

Voyez la différence et la facilité avec laquelle les représentants syndicaux font croire au pire. Vous en connaissez beaucoup, vous, des employeurs qui offrent des options de prolonger le congé parental?

Et si on parlait des «vraies affaires»?

On a fait grand cas cette semaine de la façon dont on formait les classes et des conditions de travail des enseignants tout en tentant de faire croire qu'il s'agissait là de conditions essentielles au succès des étudiants.

Ma surprise? Qu'il n'ait pas été question de ce qui m'apparaître être au coeur des déficiences du système d'éducation public. Étonnée, donc.

  • Que l'on ne revoit pas les exigences à l'admission au programme d'enseignement
  • Que l'on ne porte pas plus attention à la stabilité du personnel enseignant dans un établissement
  • Que les enseignants demandent à être considérés comme des professionnels alors qu'ils acceptent que leur travail soit codifié à la manière d'un travailleur d'usine qui comptent ses minutes de pause-café.

Question de culture? Peut-être. Mais il demeure qu'on ne peut que se désoler que les grands débats sur l'éducation se résument bêtement aux conditions de travail des enseignants.

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