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10/08/2015 10:16 EDT | Actualisé 10/08/2016 05:12 EDT

Débat Maclean's: quels messages nos chefs de parti voulaient transmettre aux Canadiens

Si on se fie aux analystes et aux Unes du lendemain, le verdict est qu'il n'y a ni gagnant, ni perdant, ni KO technique, ni bavure. Ce qui m'intéresse moi, toutefois, porte sur le contenu et les messages que nos leaders politiques fédéraux voulaient transmettre aux Canadiens. Voici ce que j'en ai retenu pour les trois principaux partis aspirant au pouvoir.

J'ai écouté le débat des chefs de jeudi dernier organisé par le magazine Maclean's. J'étais donc parmi les 3,8 millions d'auditeurs qui étaient curieux de connaître comment Stephen Harper (PCC), Thomas Mulcair (NPD), Justin Trudeau (PLC) et Elizabeth May (Parti vert) allaient présenter leur offre au Canada anglais. Je vous épargnerai les "Qui a gagné, qui a perdu"; globalement, il me semble que les partisans de tous les partis politiques ont été encouragés par la prestation de leur chef.

Si on se fie aux analystes et à la couverture des Unes du lendemain (aucune mention du débat à la Une au Journal de Montréal...), le verdict est qu'il n'y a ni gagnant, ni perdant, ni K.-O. technique, ni bavure.

Écoutez également ma chronique au 93,3 FM de Québec à l'émission Normandeau-Duhaime: Les 5 moments forts du débat Maclean's.

Ce qui m'intéresse moi, toutefois, porte sur le contenu et les messages que nos leaders politiques fédéraux voulaient transmettre aux Canadiens. Voici ce que j'en ai retenu pour les trois principaux partis aspirant au pouvoir.

Justin Trudeau, Parti libéral du Canada

Le chef du PLC a probablement été le plus frondeur en attaquant à la fois Stephen Harper et Thomas Mulcair. En misant davantage sur la critique que sur ses propres propositions, on aurait pu croire qu'il postulait davantage pour le poste de Chef de l'Opposition officielle que pour celui de chef du gouvernement.

Après avoir débité les attaques usuelles contre Harper (Harper favorise les "riches", Harper est déconnecté de la réalité des Canadiens quant à sa volonté d'augmenter l'âge de la retraite de 65 à 67 ans, Harper a augmenté les iniquités et les écarts de richesse, Harper refuse de s'asseoir avec les premiers ministres provinciaux, Harper a renié sa promesse portant sur la réforme du Sénat, alourdi la dette publique de façon phénoménale, puis enfin, "Personne ne croit Harper en matière d'environnement"), le boxeur Justin Trudeau s'en est pris à Thomas Mulcair.

Selon Trudeau, Mulcair induit en erreur les Canadiens avec sa proposition d'augmenter à 15$/l'heure le salaire minimum, il nuit à l'économie en proposant une augmentation du fardeau fiscal des entreprises, il n'est pas cohérent sur l'enjeu des pipelines, met en danger le "pays" en endossant un vote pour la souveraineté à 50% +1, et veut dangereusement modifier la Constitution pour abolir le Sénat.

Le problème avec toutes ces attaques, c'est que bon nombre d'entre elles sont non fondées. Ainsi, peut-on lire dans un article signé John Geddes que les bénéfices du fractionnement du revenu, par exemple, tant décrié par Trudeau ne servent pas tant les Canadiens aux revenus supérieurs.

In fact, most of the benefits won't flow to Canadians in the highest tax brackets. (...) The PBO's (Parliamentary Budget Office) projection: 52 per cent of the $2.2-billion in income-splitting benefits will flow to the roughly one-third of two-parent families that make between $60,000 and $120,000.

Last spring, the PBO analyzed the effect of all the tax reforms of the Harper era up to 2013, including the introduction of the Child Tax Credit, the Working Income Tax Benefit, and an increase in the basic personal exemption. The PBO concluded that the changes "have been progressive overall and most greatly impact low- and middle-income earners," those making between $12,200 and $23,300, who saw an average four per cent boost in after-tax income.

Even experts who are sharply critical of Harper's tax policy in other respects don't tend to see his reforms as particularly skewed toward upper-income earners. "A lot of the tax policy of this government hasn't been terribly pro-rich," says University of British Columbia economist Kevin Milligan, who serves on Trudeau's economic advisory council.

Certains articles de type "vérification des faits" mentionnés au bas de ce blogue vous aideront à déconstruire certains autres discours de Justin Trudeau si le coeur vous en dit.

Pour ce qui est de l'offre du PLC, voici ce qui est ressorti lors du débat. Trudeau est pour la loi C-51 (sur la sécurité), pour une augmentation des impôts des particuliers les plus riches qui sera redistribuée à la classe moyenne, veut rétablir un lien de confiance et s'asseoir avec les provinces pour déterminer un prix sur le carbone et demeure extrêmement flou en matière de politique étrangère et dans la guerre contre ISIS (l'État islamique).

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Thomas Mulcair, NPD

Si le chef du NPD et celui du PLC critiquent les déficits successifs du gouvernement Harper, l'on doit tout de même rappeler que ce sont les partis d'opposition qui ont milité le plus agressivement pour que le gouvernement conservateur adopte des plans de relance suite à la crise financière de 2007/2008. À prendre avec un peu de recul, sinon d'ironie, donc. Pour ce qui est des propositions du NPD, M. Mulcair:

  • promet un million de places en garderie à 15/jour
  • raconte que 100 000 Canadiens au salaire minimum auront une augmentation de salaire
  • augmentera le fardeau fiscal des grandes entreprises
  • est opposé à une augmentation des impôts des individus
  • mise beaucoup sur son expérience en tant que ministre québécois de l'Environnement (est-ce vraiment une bonne chose d'avoir un ex-ministre de l'Environnement comme premier ministre du pays ou d'une province?)
  • veut étudier les projets de pipelines avant de se prononcer (ce à quoi Harper répond que le NPD se prononce contre même avant d'avoir pris connaissance des études...)
  • veut abolir le Sénat (ce qui veut dire qu'il veut modifier la Constitution canadienne)
  • est très frileux lorsqu'il s'agit de la guerre contre l'État islamique (écouter ici l'opinion de Brian Lilley)
  • va abolir la loi C-51 (sécurité)

Honnêtement, le débat a aidé à connaître où le NPD veut mener le Canada. On peut être d'accord ou pas mais il me semble que, par opposition à Justin Trudeau, ses positions sont plus claires et tranchantes. Enfin, qu'il s'agisse du Parti libéral du Canada ou du NPD, des augmentations d'impôts et de taxes sont à prévoir. Et comme le rapporte l'analyste économique Pierre Duhamel,

Quand on additionne le tout, le fardeau fiscal des entreprises du Québec est près de deux fois plus élevé que celui des autres provinces. Est-ce vraiment une bonne idée de l'augmenter, comme le veut le NPD ?

Le programme libéral veut hausser de quatre points de pourcentage les revenus de 200 000 dollars et plus des particuliers. Le taux marginal d'imposition des Québécois qui gagnent plus de 200 000 dollars serait donc de 54 % -- au-delà du seuil psychologique de 50 % qu'on ne veut pas dépasser au Canada pour ne pas décourager le travail.

Le gouvernement fédéral a libéré de l'espace fiscal, ce qui a permis aux gouvernements québécois des dernières années d'augmenter leurs revenus sans accroître nécessairement le fardeau fiscal total.

Maintenant que le gouvernement du Québec a récupéré l'espace fiscal libéré par le fédéral, va-t-on devoir subir des augmentations d'impôt et de taxes parce que Québec, de son côté, a été incapable de ne pas confisquer ce qui revenait de droit aux contribuables et aux entreprises?

Stephen Harper, Parti conservateur du Canada

Le premier ministre Harper avait fort probablement plusieurs objectifs lors de ce débat: défendre son bilan et avertir les Canadiens de ce qui les attendrait s'ils choisissaient de ne pas réélire son parti (déficits, augmentations des contributions au Régime de pensions du Canada, augmentations des primes d'assurance-chômage).

En réponse aux attaques sur le bilan économique conservateur, Harper se défend en demandant aux Canadiens de tenir compte du fait que la faiblesse provient essentiellement du secteur pétrolier/gazier. Si on ne tient pas compte de ce secteur, les exportations augmentent de 10% cette année, affirme-t-il. Il aurait également pu citer le rapport du gouverneur de la Banque du Canada du 15 juillet 2015:

Compte tenu de l'effondrement des cours pétroliers et de la baisse des prix d'autres produits non énergétiques clés, l'économie suit maintenant deux trajectoires de croissance différentes: la trajectoire des ressources et la trajectoire hors ressources. Ces trajectoires ne sont pas indépendantes - l'annulation d'un investissement dans le secteur pétrolier aura souvent un effet négatif sur le secteur manufacturier, par exemple. (...) On peut y voir la chute marquée de la production de pétrole et de gaz, qui constitue 10 % de notre économie, et le ralentissement de la production de matières premières non énergétiques, qui représente 8 % de plus. Les 82 % restants connaissent une croissance continue, quoiqu'elle ait légèrement ralenti depuis le début de l'année, compte tenu du recul de l'activité aux États-Unis et des répercussions de l'évolution du secteur des ressources.

S'il veut bien reconnaître que les analystes anticipent que le Canada, globalement, est en récession, Harper met en garde ses adversaires: ce ne sont pas des politiques d'augmentations de taxes et d'impôts qui vont redynamiser l'économie. Selon lui, le Canada bénéficierait du ratio dette/PIB et de l'environnement fiscal les plus bas du G7 et malgré les diminutions de taxes des entreprises, les revenus gouvernementaux provenant de celles-ci ont augmenté.

Les deux plus grandes faiblesses de Harper lors de ce débat ont porté, à mon avis, sur l'incapacité du Canada à exporter le pétrole de l'ouest (la question des pipelines), et sur l'impossibilité de Harper de convaincre les provinces de réformer le Sénat. Concernant ces deux enjeux, Harper semble espérer que la question du pipeline vers les États-Unis se résoudra avec la venue d'un nouveau président américain et qu'en ce qui concerne la réforme du Sénat, la balle est dans le camp des provinces (quant à lui, il ne nommera plus de sénateurs jusqu'à nouvel ordre).

En matière d'environnement et de développement de la ressource pétrolière/gazière, si Trudeau croit que personne ne croit Harper ("Nobody believes you, Mr. Harper!), ce dernier ne croit ni Trudeau ni Mulcair. Selon lui, ces deux partis s'opposent systématiquement à tout développement de pipeline, même avant que soient produites des études ou analyses. Pour ce qui est de la bourse ou d'un prix pour le carbone, un moment fort du débat a été celui où il a clairement énoncé ce qu'il pensait d'une telle initiative. Curieusement, peu de gens l'ont fait remarquer alors que Harper exprime probablement ici la source de ses hésitations en matière de lutte aux changements climatiques:

A carbon tax is not about reducing emissions. IT IS A FRONT. It is about getting revenue for governments that cannot control their expenses.

Honnêtement, levez la main ceux qui ne sont pas d'accord avec cet énoncé...

Enfin, Harper aurait probablement rejoint beaucoup de Québécois si ceux-ci avaient écouté le débat, d'abord sur l'échange houleux entre Mulcair et Trudeau sur la Loi sur la clarté référendaire. En réponse à cette discussion surréaliste si vous voulez mon avis, voici ce que Harper avait à en dire:

Nobody wants to raise the question about how to break up the country. I think Quebeckers have firmly rejected the option. Why raise the issue?

Fin de discussion en ce qui concerne Stephen Harper.

Puis, sur la lutte contre le "djihadisme international" - Harper a été le seul, d'abord à nommer le problème, puis à justifier l'importance de s'y attaquer. (voir 1:42:37 du débat).

I believe it is important to call the international jihadist threat exactly what it is. (...) If you're not prepared to call the threat we face by the name it is, you are not prepared to confront it and we need to confront it as a country.

Impressions générales

En gros, il m'a semblé que ces échanges ont été d'une très bonne qualité. Beaucoup de contenu quoiqu'il est important de valider certaines affirmations. Pour plus d'analyses, voici quelques textes intéressants.

Tasha Kheriddin, The debate: Do we call that a draw?, Reality check: Is Harper's economic record as bad as Mulcair says?, Qui dit vrai? l'épreuve des faits

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