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13/10/2015 10:54 EDT | Actualisé 13/10/2016 05:12 EDT

Pour quoi et pour qui voter: pour le changement? (1 de 2)

C'est à se demander si les liens d'affaires ou familiaux entre les Desmarais et le Parti libéral ne sont pas les principaux déterminants de leur franche partisanerie et d'un texte qui dégage davantage de frustration qu'autre chose.

Soyons humbles: nous votons avec nos émotions. Selon certains analystes, «le cerveau est fait pour ressentir et non pas pour réfléchir. Instincts et intuitions primaires déterminent le vote et les stratégies des campagnes électorales.»

Encourageant, n'est-ce pas? L'important? L'image, le charisme, la personnalité.

On aura beau comparer les plateformes électorales, évaluer le bilan du gouvernement en place, parcourir de savants cadres financiers, comparer l'expérience et les C.V. des chefs de partis, tout ça prendrait le bord dans la boîte de scrutin. À la fin, la question est simple: en qui faisons-nous confiance pour défendre nos intérêts personnels et corporatistes, et pour promouvoir nos préférences philosophiques en matière de politique publique?

Je suis donc bien consciente que mes deux prochains blogues n'influenceront personne, d'autant qu'ils risquent d'être, eux aussi, colorés de mes préférences personnelles. Par respect pour ceux qui ont bien voulu répondre à mon sondage sur Facebook et sur mon blogue personnel (à savoir quelle serait, selon eux, la ballot box question - la question de l'urne), je me suis tout de même résolue à compléter l'exercice.

En compilant les réponses des gens, on pourrait résumer les différents thèmes qui risquent d'être déterminants dans la boîte de scrutin de la façon suivante:

• Le changement de gouvernement ;

• Les enjeux reliés à la sécurité et aux questions identitaires : loi antiterroriste C-51, réfugiés, immigration, assermentation à visage découvert et niqab, intervention militaire contre l'État islamique, retrait de la citoyenneté à des terroristes (C-24) ;

• L'économie : équilibre budgétaire, emplois, taxes et impôts, accord transpacifique, C-377, crédits d'impôts aux fonds des travailleurs, accès à l'assurance-emploi, âge de la retraite à 67 ans, etc. ;

• L'environnement et l'idée d'un Canada vertueux : pipeline Énergie-Est, la cause des changements climatiques, le statut du Canada dans le monde, etc. ;

• L'indépendance du Québec ou l'axe fédéraliste-souverainiste : eh oui! Il y a encore des gens pour qui cette question est celle qui déterminera leur vote...

Ce premier texte porte sur la question du changement, alors que le deuxième portera sur les quatre autres enjeux potentiellement déterminants du vote du 19 octobre prochain.

Le changement de gouvernement

Hors de tout doute, cette campagne a été une campagne anti-Harper. La rhétorique est simple et simpliste: le bilan de Harper est désastreux; la réputation du Canada a été souillée sous le régime conservateur; Harper ne croit ni à la science, ni aux changements climatiques; il déteste les femmes; est d'extrême-droite; méprise les médias; a tout misé sur le pétrole; a appauvri la classe moyenne et accentué les écarts.

Bien sûr, rien de tout ça n'est vrai (sauf peut-être son mépris pour les médias, qu'il qualifie de «gauchistes») si on se donne la peine de déconstruire la propagande. (Lire également Lysiane Gagnon et Paul Journet et un article du National Post portant sur l'obsession du pétrole).

Bref, rien de bon à retenir de cette ère supposément ultraconservatrice. Les mêmes analystes qui, lors de la crise financière, ont fait pression pour que le gouvernement fédéral intervienne massivement dans l'économie avec de monstrueux plans de relance, lui reprochent aujourd'hui d'avoir fait des déficits et donc, d'avoir augmenté la dette.

Les gens qui critiquaient le fédéral d'intervenir dans les champs de compétence des provinces semblent tout à coup nostalgiques d'une époque où la dynamique canadienne reposait sur les «chicanes entre le fédéral et les provinces». Désormais, nous serions disposés à voter pour des partis qui veulent s'ingérer dans des compétences strictement provinciales: garderies, éducation, santé, etc. En passant, Trudeau appelle ça des «infrastructures sociales». Créatif, non? La fête dans le camp PKP, quoi!

Les mêmes qui critiquent le gouvernement conservateur de ne pas «écouter les provinces» lui reprochent de ne pas avoir rempli ses promesses touchant le Sénat (alors qu'il n'y a aucune solution possible en dehors d'un consensus entre les provinces).

Oubliés donc, la diminution des deux points de TPS, le respect des compétences provinciales, l'utilisation du français d'abord dans toutes les conférences de presse du premier ministre, le dur retour à l'équilibre budgétaire après la pire crise financière depuis la Deuxième Guerre mondiale, et ce, sans pour autant diminuer des transferts aux provinces ou augmenter les taxes et impôts.

Place à ce que certains Canadiens ont appelé le Harper Derangement Syndrom, ou encore le Anybody but Harper (ABC). Retour souhaité du balancier, d'un pouvoir exercé principalement à partir du Canada central (Ontario et Québec) plutôt qu'à partir d'une Alberta «sale, polluante» qui fait honte à la gauche canadienne de David Suzuki, auteur du manifeste d'inspiration communiste Un grand bond vers l'avant : Manifeste pour un Canada fondé sur le souci de la planète et la sollicitude des uns envers les autres. Non mais, c'est-y pas beau, ça?

Certains premiers ministres provinciaux s'en sont même mêlés: la première ministre Rachel Notley de l'Alberta appuie ouvertement le NPD de Thomas Mulcair, la «fan finie du Parti libéral du Canada» et première ministre de l'Ontario Kathleen Wynne appuie Justin Trudeau, et Radio-Canada ne se prive pas de l'avis de l'ex-premier ministre de Terre-Neuve, Danny Williams, qui trouve les tactiques de Stephen Harper «borderline racist», rien de moins.

Le retour du «consensus laurentien»?

Nostalgie, également, pour une gouvernance où le pouvoir et l'influence politique émanaient de ce que les auteurs Bricker et John Ibbitson du The Big Shift ont désigné comme les «élites laurentiennes»: un petit groupe sélect qui, jusqu'à l'avènement des conservateurs en 2006, contrôlaient les leviers politiques et culturels du Canada.

Leur vision du Canada? Selon ces auteurs, celle d'un pays fragile dont le gouvernement a pour mission de garder le Québec à l'intérieur de la Confédération, de protéger l'identité canadienne du puissant voisin américain et d'agir comme le «peacekeeper» de la planète (traduction libre).

Ajoutez à cela (et ça, ça vient de moi), une vision où le Canada serait un leader en matière de changements climatiques (d'où leur frustration), une gouvernance basée sur des consensus plutôt qu'un leadership déterminé basé sur des principes à l'opposé de ceux soutenant un État interventionniste et dépensier, et vous avez là des élites politiques, d'affaires et médiatiques extrêmement frustrées de la dernière décennie sous Stephen Harper.

Alors que bon nombre de politiques du gouvernement conservateur de Stephen Harper rejoignaient l'avis d'une majorité de Canadiens et/ou de Québécois (ex: abolition du registre des armes à feu, resserrement des peines de prison, transparence syndicale (C-377), visage découvert à l'assermentation citoyenne, respect des champs de compétence provinciaux, une approche modérée et sécuritaire en matière de réfugiés syriens, etc.), on comprend la frustration de certains groupes qui ont leur propre vision d'une nation canadienne vertueuse, propre, qui éclaire le monde de sa sagesse.

Ce Big Shift, ce déplacement du pouvoir politique et financier vers l'ouest, sera-t-il un phénomène qui durera? Sera-t-il vulnérable à la baisse du prix du pétrole? Résistera-t-il à cette ferveur du monde politique (ontarien et québécois) pour la cause climatique et une course au développement vert (coûteux et lourdement subventionné) des énergies vertes qu'on peine à rentabiliser?

Peut-on imaginer un trio libéral formé d'un gouvernement libéral de Justin Trudeau et de deux gouvernements provinciaux dirigés par Kathleen Wynne et Philippe Couillard, ces derniers du moins, qu'on pourrait qualifier de religio-environnementalistes?

Bref, aux lendemains du 19 octobre, est-ce à un retour du balancier du pouvoir auquel nous conviera l'ensemble de la population canadienne? Si c'était le cas, bien que l'ouest canadien souffre de la baisse du prix de son pétrole, on ne pourra certainement pas dire que le Canada central redevient l'âme de la nation à cause de son pouvoir financier.

En effet, dans un article intitulé With twice the debt of California, Ontario is now the world's most indebted sub-sovereign borrower, on peut y lire ce qui suit:

Ontario, the world's most indebted sub-sovereign borrower, is ploughing ahead with Canada's most ambitious infrastructure plan - risking the censure of Standard & Poor's and underperformance for its $307 billion of bonds.

Qu'est-il donc arrivé à l'Ontario, dites-moi? Sont-ils sérieusement en train d'envisager élire deux gouvernements à la philosophie Tax & Spend (Taxe et dépense)? Quant au Québec, eh bien, ne tournons pas le fer dans la plaie, voulez-vous?

La Presse appuie Justin Trudeau

Cette idée de nombreuses frustrations accumulées chez les «élites laurentiennes» ne pourrait pas être plus flagrante que celle que l'on retrouve dans l'éditorial du quotidien La Presse en appui à un gouvernement de Justin Trudeau.

En tout cas, c'est certainement ce que nous suggèrent les propriétaires de La Presse dans un éditorial non signé, surprenant autant pour le fond que pour la forme.

«Les Canadiens auront le pouvoir de reprendre la destinée de leur pays des mains de la minorité ultraconservatrice qui le gouverne depuis 2006», est-il écrit. Pour la famille Desmarais, le gouvernement Harper aurait rompu avec une tradition de gouvernance modérée, serait resté campé sur ses positions idéologiques, aurait lamentablement échoué à relever le «principal défi» auquel est confronté le Canada (les changements climatiques) et aurait passé «au hachoir à viande manichéen» la politique étrangère du pays.

Wow! Prenant bien soin de parler des «conservateurs-réformistes», le rédacteur de ce texte reproche au leader du Parti conservateur d'exploiter la division et les préjugés. Plutôt, Justin Trudeau, souligne-t-il, «croit au dialogue et recherche le consensus et les compromis. Il évite les attaques personnelles. Il aime les gens et ceux-ci le lui rendent bien. Il y a du Laurier en lui.»

Le problème avec ce genre d'énoncé est qu'on doit supposer que les meilleures solutions proviennent du dialogue et de la recherche de consensus.

Je ne suis pas de cet avis. Nous élisons un gouvernement. Qu'il gouverne! Nous pouvons le remplacer si cela ne fait pas l'affaire.

Pour ce qui est des consensus et des dialogues entre élites bien-pensantes, ils n'ont souvent comme résultat que celui de faire la somme des politiques de tous et chacun, toutes aux frais du citoyen contribuable alors que celui-ci ne participe nullement à ce fameux dialogue.

Je ne tiens pas non plus à ce qu'un premier ministre se «fasse aimer» et «qu'il aime les gens». C'est curieux, ce genre de raisonnement. Très féminin, non?

En fait, je demande très peu de choses à un gouvernement fédéral: assurer ma sécurité; protéger la notion de propriété; respecter et faire respecter les contrats entre personnes et sociétés; établir une infrastructure qui motive les gens et les entreprises à travailler, épargner, investir et à assurer leur propre retraite; ouvrir les marchés pour nos producteurs; et représenter le Canada sur la scène internationale.

Je ne demande pas non plus à ce que mes élites politiques soient en mode «sauvons la planète». En fait, je trouve l'exercice extrêmement prétentieux, particulièrement lorsque les priorités de nos gouvernements (sécurité, santé, éducation) sont délaissées au profit de lubies idéologiques.

Finalement, parlant d'idéologies, je ne cesserai jamais de m'étonner que certaines élites - dont l'«auteur» de l'éditorial de La Presse - attribue le monopole des positions idéologiques à leurs adversaires politiques. Pour leur information, il n'y a jamais de consensus. Toute décision fait payer la note à un sous-ensemble de citoyens plus ou moins visibles.

Il n'y a pas eu, non plus, dans la dernière décennie, de gouvernement «ultraconservateur», comme il n'y a pas eu de dommage à la réputation du Canada si l'on se fie aux sondages scientifiques internationaux. Au contraire. Il semble que dans le cas de Stephen Harper plus particulièrement, on lui reprochera à droite de ne pas l'être suffisamment, alors qu'à gauche il passe pour être un ultraconservateur... Le gars, en quelques mots, ne peut pas gagner.

Le rédacteur de La Presse invitait au débat. Voilà ma contribution. Mais honnêtement, avec de tels propos sans nuances, ce texte est digne du qualificatif «simpliste». C'est même à se demander si les liens d'affaires ou familiaux entre les Desmarais et le Parti libéral du Canada ne sont pas les principaux déterminants de leur franche partisanerie et de ce texte qui dégage davantage de frustration qu'autre chose.

À suivre : un deuxième texte sur les autres enjeux.

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