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10/03/2015 01:14 EDT | Actualisé 10/05/2015 05:12 EDT

Barrette vs «le système de santé»: Couillard ne doit pas intervenir

Le ministre de la Santé Gaétan Barrette serait-il allé trop loin en «exigeant» du directeur général du CHUM, Jacques Turgeon, qu'il nomme le Dr Harris au poste de chef du département de la chirurgie?

Le ministre de la Santé Gaétan Barrette serait-il allé trop loin en «exigeant» du directeur général du CHUM, Jacques Turgeon, qu'il nomme le Dr Harris au poste de chef du département de la chirurgie? Fort probablement si l'on croit la version du directeur général démissionnaire. Il me semble qu'un directeur général responsable et «imputable» devrait pouvoir nommer les chefs de son équipe médicale.

En contrepartie, MM. Turgeon et Jean-Guy Deschênes, président démissionnaire du conseil d'administration du CHUM, ont-ils raison d'interpréter l'intervention du ministre comme de l'ingérence politique lorsque ce dernier bloque la nomination d'un candidat qui était «lié à une enquête policière»? Absolument pas. Ultimement, comme tous les problèmes reliés au système de santé ne sont jamais le fruit de mauvaises décisions des C.A. d'établissements ni des directeurs généraux, c'est le ministre qui aurait été blâmé si la nomination avait créé problème.

Aux dernières nouvelles, un autre membre démissionnaire du C.A. du CHUM, Michel Gervais (probablement très frustré de voir disparaître avec le projet de loi #10 le lobby de l'AQESSS dont il était le président) demande à ce qu'intervienne le premier ministre Philippe Couillard pour dénouer l'impasse.

Ce serait une erreur.

Le premier ministre doit non seulement rappeler que son ministre de la Santé a sa pleine confiance, mais il doit aussi rappeler qu'il cautionne et endosse parfaitement et totalement l'essence des projets de loi #10 et #20 de son gouvernement. S'insérer entre les administrations des CISSS et le ministre de la Santé non seulement nuirait à la crédibilité de celui à qui il a confié la transformation du réseau, mais enverrait un signal d'impuissance et de vulnérabilité à un monde qui se cache depuis trop longtemps derrière le bouclier que constitue la fonction de ministre de la Santé.

La transformation du réseau de la santé telle que proposée par le tandem Couillard/Barrette est certes, brutale. Elle secoue les corporatismes médicaux, élimine quelques lobbies qui s'opposaient politiquement aux volontés des gouvernements, force une réflexion sur l'organisation du travail chez les spécialistes autant que chez les médecins de famille, et impose de façon tout à fait transparente et limpide un patron au système de santé publique. Désormais, c'est le ministre qui nomme les membres des conseils d'administration et les directeurs généraux des établissements (CISSS).

Cette pilule est difficile à avaler pour un système qui n'a pas l'habitude de rendre des comptes. En effet, qui blâme-t-on pour l'attente aux urgences? Pour les délais inacceptables en chirurgie? Avez-vous déjà entendu un président de C.A. ou un directeur général interviewé sur les plateaux d'émissions d'affaires publiques? Pas moi. A-t-on entendu les partis d'opposition demander au ministre de la Santé de congédier un directeur général d'établissement qui ne «livre pas la marchandise»? Qui est incapable de créer une dynamique de travail qui favorise la rétention de son équipe médicale ou des infirmières qui y oeuvrent? Pas moi.

Pire, que fait l'opposition présentement au moment où on apprend que «six programmes du Département de chirurgie de l'Université de Montréal sont l'objet d'une enquête par le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada, pour des soupçons de mauvaise gestion et d'intimidation»? On demande la démission du ministre de la Santé! Voilà ce à quoi jouent le Parti québécois et la CAQ de François Legault.

Les mêmes gens qui implorent que soit accordée une autonomie d'action aux C.A. des établissements veulent en même temps pouvoir continuer de blâmer le gouvernement pour tout ce qui ne fonctionne pas en santé.

On dira que les projets de loi du ministre Barrette ajoutent à la politisation du réseau de la santé. Désolée de vous l'apprendre, mais le système de santé au Québec est DÉJÀ POLITISÉ! Il n'y a pas plus de distance entre le politique et la gouvernance des institutions qu'entre le corporatisme médical, les syndicats et la gestion des établissements en santé. Tout ce joli monde protège ses acquis, ses droits et ses zones d'autorité... sans pour autant rendre des comptes ni à la population, ni aux médias, ni au gouvernement.

Le problème n'est donc pas que le système de santé sera plus politisé. Le problème est qu'il n'y a effectivement personne de responsable pour la piètre performance et la faible productivité du réseau.

Alors, il faudrait être cohérent et cesser l'hypocrisie. Vous voulez un système entièrement public, unique en Occident? Un monopole public à la fois dans le financement et dans la production des soins de santé hospitaliers? Vous croyez que le ministre de la Santé est l'ultime responsable pour ce qui va et ce qui ne va pas dans le réseau de la santé? Vous voulez continuer de "scorer" des points en politisant le système de santé au Québec?

Si oui, il faudra bien un jour trouver le moyen d'accepter qu'il y ait des patrons quelque part. Des patrons qui puissent embaucher et congédier.

Est-ce que je pense que le projet Barrette/Couillard va fonctionner? Pas sans une crise profonde et une mobilisation dont on ne soupçonne même pas l'ampleur. On pourra donc prévoir et s'attendre à beaucoup de brasse-camarade. Pour une 1ère fois depuis très très longtemps, on exige davantage des médecins, des administrations, des directeurs généraux. Pas facile pour ceux qui tenaient à leur parcelle d'autorité et de pouvoir et qui voudront que le premier ministre Philippe Couillard vienne à leur rescousse.

À terme, cette transformation produira-t-elle plus de soins et services à la population. Qui sait, mais ce qui est sûr, c'est que c'est probablement à la dernière tentative de préservation du système de santé publique à laquelle nous assistons. Après cela, il restera quoi? Je vous laisse y songer deux secondes.

Le «réseau» est formé de gens dévoués et d'humains qui ne demandent pas mieux que d'aller travailler dans un environnement stable formé d'équipes où il fait bon partager expertise, talent, compassion et humanisme. Mais il est aussi un monde de «divas», de «cliquesx, de corporatismes, de conventions collectives rigides qui nuisent à une meilleure organisation du travail et de luttes de pouvoirs politiques.

En demandant la démission du ministre, le PQ et la CAQ démissionnent de leur rôle d'opposition et démontrent que la politique est bel et bien ce qu'ils ont le plus à coeur. Il me semble que lorsqu'une institution comme l'Université de Montréal se voit sous enquête par le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada pour des soupçons de mauvaise gestion et d'intimidation, il y a des questions que je poserais à ceux que l'on dit être «responsables» de ce gâchis.

Ma chronique d'aujourd'hui à Maurais Live qui porte en partie sur ce sujet.

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