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13/03/2014 12:15 EDT | Actualisé 12/05/2014 05:12 EDT

Les arroseurs de terre

Avant les MP3, avant les CDs, avant les cassettes, avant les vinyles, avant les HMV, les Sam the record man, avant iTunes et MySpace, avant l'Adisq, avant les éditeurs, avant les gérants, les distributeurs et les maisons de disque, avant ça, plus loin qu'il n'y a pas si longtemps, il y avait déjà, depuis vraiment longtemps, des artistes.

Et bizarrement, depuis environ l'époque de nos arrières-arrières-grands-parents, on a réussi à trouver une méthode pour transformer les artistes en produits de consommation. On a inventé des supports pour diffuser l'artiste sans l'artiste.

Ensuite, on s'est convaincu, nous, l'industrie, qu'on était indispensable aux artistes.

Si on compte le nombre de personnes qui occupent des fonctions connexes au premier paragraphe, il y a probablement plus de gens dans l'industrie qu'il n'y a d'artistes (affirmation non fondée).

Mais quand l'industrie de 2014 râle que c'était mieux en 1994, tout le monde a oublié qu'en 1874 ou en 1654, il y avait déjà des peintres, des danseurs, des poètes et des musiciens, chanteurs, auteurs, compositeurs et des interprètes. Des artistes.

Du point de vue d'un label, fondé par un artiste, il est difficile de lancer des roches. C'est biaisé, louche et weird.

Mais il y a un constat. Tu peux bien te féliciter d'arroser le pot, avec ta gang, si il n'y a pas de graine dans la terre, pis que tu te plaints qu'il n'y a rien qui pousse, malgré tous tes efforts, t'es juste un arroseur de terre.

Il y a rien de plus fondamentalement pur, les artistes sont capables, sans l'industrie, de faire vivre des émotions, devant toi, personne à personne. Et dans 125 ans, où 1000 ans, ça va encore être le cas. Enlève-leur l'argent, les studios et les radios, dans la rue, on va quand même trouver des artistes qui vont tellement être vrais que tu vas arrêter ta marche vers ta job, tu vas les regarder, les écouter, avoir un sourire et vivre le moment présent.

Il n'y a pas un plastique d'album, de logo cool avec une font mystérieuse, de critique dans le journal, de kiosque dans une convention ou de règlement de crédit d'impôt qui va te faire vivre la même chose qu'un artiste, devant toi, avec sa tête puis son art.

J'étais tout seul dans un local de pratique d'un de nos bands cette semaine, on prépare la session de studio pour l'album. Ma plus grande déception, c'était de ne pas pouvoir transmettre réellement ce que je vivais dans ce local, dans le présent, live. Je pouvais juste prévoir reproduire du mieux possible tout ça sur un support que j'allais pitcher dans l'univers.

Ironiquement, plus l'industrie s'arrange pour que le public apporte les artistes à la maison, en ondes radio ou avec un code de download, plus le public s'habitue à l'absence réelle d'un artiste physique dans sa face. On gratifie les ventes de disques et les views sur Youtube plus qu'on encourage le public à vivre l'art live, sans intermédiaire.

Idéalement notre label serait inutile, comme l'Off-Francofolies est devenu inutile il y a 10 ans.

D'ici là, on va continuer à faire partie de l'engrenage, jouer la game, on serait fou de ne pas aller chercher nos subventions, de ne pas acheter des postes d'écoute et de ne pas stimuler nos statuts Facebook.

Même si les Énergie Cardio ferment leurs portes, les gens vont quand même trouver une façon de se tenir en forme en courant dans la rue. Il y avait du hockey avant la LNH et RDS, il y avait des écrivains avant les iPad.

Pour chaque artiste qui gagne sa vie avec son art dans son peak, il y en a 1000 autres pour qui ce n'est pas le cas. Ça ne fait pas d'eux moins des artistes. Ça fait juste qu'il y a un art plus accessible pour la masse payante. Pis l'industrie existe surtout pour cette masse-là.

Ce sont les mêmes personnes qui se regroupent pour prendre des décisions, mais souvent des décisions qui touchent l'industrie plus que les artistes. Parce qu'il y a peu de non-artistes qui feraient leur boulot sans paye, comme les artistes le font depuis toujours, eux .

On se satisfait la business avant, ensuite on se félicite de donner ce qui reste à nos bands.

Je sais que mon team comprend mon raisonnement quand je signe les chèques de paye sans jamais en avoir un à mon nom. C'est pas des jokes, et je sais que je ne suis pas le seul, mais je n'ai volontairement pas reçu une seule paye de la part de mon label en 10 ans, je ne suis même pas inscrit comme employé. Je me considère comme un artiste qui s'autoproduit, puis qui donne ses tricks aux autres.

Le plus tof, c'est de rester convaincu de tout ça, tout en faisant partie réellement du problème.

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