LES BLOGUES
13/02/2018 09:00 EST | Actualisé 13/02/2018 09:00 EST

Ce n'est ni la fin du vidéoclip, ni la fin de sa forme

Si on veut réellement prédire l'avenir du clip au Québec, il faut demander à ceux qui en produisent sans aide financière, ceux qui vont survivre aux changements.

Getty Images/iStockphoto

Pourquoi (encore) cette menace que la culture d'ici risque une chute? L'article de Philippe Papineau du Devoir sur la fin du fond Remstar et les changements au CRTC concernant la diffusion de vidéoclip à Musique Plus manque de précision. Cette industrie privilégiée du tournage de vidéoclip vient simplement de perdre son respirateur artificiel.

Depuis longtemps, ma maison de disques produit une vingtaine de clips annuellement, des centaines de vidéos de paroles et autres contenus visuels reliés aux chansons de nos artistes. La plupart du temps sans Remstar. Si on veut réellement prédire l'avenir du clip au Québec, il faut demander à ceux qui en produisent sans aide financière, ceux qui vont survivre aux changements.

Perdre une soixantaine de productions élitistes annuelles aura un impact, mais pas celui qu'on veut lui prédire.

Perdre une soixantaine de productions élitistes annuelles aura un impact, mais pas celui qu'on veut lui prédire. La quantité se porte mieux avec l'argent, l'expérience aide pour la qualité, mais les changements majeurs et les obstacles sont des moteurs pour la créativité. La musique s'est toujours bien tirée d'avoir une élite. Plusieurs produisent des clips notables sans subventions, on se moque des trophées qu'on pourrait gagner, on tente de servir la chanson. Je m'amuse souvent à prédire la mort d'intermédiaires qui ralentissent la créativité pour justifier des salaires. Pensez-vous que les changements depuis 1999 aux ventes de disques ont entraîné moins de sorties d'albums? Non. Mais on a certainement plus de diversité et moins de superstars. Peut-on conclure que l'argent qu'on injectait dans le système de productions de vidéoclips servait encore à la qualité et la réussite de ceux-ci?

Justifier l'existence du médium dans sa forme actuelle, en citant comme exemple le plus récent de Patrice Michaud, c'est omettre que Mario Benjamin n'aurait pas plus de succès avec des subventions et un réalisateur nommé aux oscars. Le pourcentage de mauvais clips est équivalent dans l'élite que dans l'industrie en général. Seulement, ces mauvais clips ont coûté plus cher. Les meilleures chansons sont rarement produites dans les meilleurs studios avec les meilleurs labels.

L'article du Devoir rapporte la possible détérioration du vidéoclip en relation avec la perte du financement, mais on omet de parler de la détérioration de la gestion des fonds. J'ai produit et réalisé plus de 128 vidéoclips depuis 2002. L'an passé une opération médicale m'a forcé à utiliser les services de boîtes de production à l'externe. J'ai constaté qu'elles ne sont pas des modèles de rendement exemplaire. Ce n'était pas la première fois, mais le résultat témoignait encore d'un manque d'efficacité inquiétant. 2000$ sur 15 000$ pour un costumier inutile, des assistants constamment en quête de selfies à valeur ajouté, des mois pour payer les techniciens même si l'argent existe depuis le jour 1. On remarque facilement qu'elles livrent encore la majorité de leurs clips en 1080p (HD) au lieu du très accessible 4k (UHD). Ton cellulaire peut tourner en 4k. Tu as reçu 15 000$. C'est quoi la raison?

L'article fait référence à l'utilité d'avoir du visuel avec la chanson. D'accord, mais qui n'a pas constaté les milliers d'écoutes sur un délicieux montage photo douteux fait par un fan? C'est bien que tu aies un clip de 15 000$, mais on cherche ta toune sur YouTube par réflexe, la plateforme est une voie rapide vers l'écoute gratuite. La qualité de la chanson a bien plus d'importance que son clip. Les statistiques YouTube prouvent que la capacité d'attention des spectateurs est de 2 minutes 15 secondes, la réalité c'est que l'utilisateur moyen cesse son écoute pour répondre à ses messages et que ton concept à 15 000$ a été regardé pour environ 10 000$. Ça, c'est 350 000$ du budget de Remstar que personne ne voit.

Tu gères mal le plan de mise en marché de ton album si tu concentres ton argent sur un clip hébergé sur le compte viméo d'un étudiant qui sort de Concordia.

Le récent clip Vintage à l'os de Seba et Horg a eu du succès parce que Karlof Galovsky a rajouté des images « vintage » à la version originale. 1,2 million de vues sur Facebook. Remstar n'aurait rien changé à tout ça. La chanson était déjà bonne, manquait un peu de magie au tournage original, mais pas 15 000$ de magie. Je répète que je suis conscient qu'on ne révolutionne pas la forme d'art, ni moi ni d'autres, mais on n'est pas en train de voir sa fin ni la fin de sa forme.

En 2018, est-ce que l'artiste est conscient que certains intervenants privilégiés se retrouvent mieux payés pour une journée de plateau que les gars du band pour enregistrer l'album?

En 2018, est-ce que l'artiste est conscient que certains intervenants privilégiés se retrouvent mieux payés pour une journée de plateau que les gars du band pour enregistrer l'album? Quelles sont les réelles attentes du public? Est-ce que le vidéoclip dans son utilité d'hier sert réellement les spectateurs d'aujourd'hui?

Je pourrais faire la liste des quelques productions qui ont réellement profité d'un budget Remstar et d'une diffusion sur Musique Plus depuis 2015, où l'on peut confirmer sincèrement des résultats notables, en qualité, en créativité, mais jamais pour justifier son existence en 2018 et celle de ses bénéficiaires majoritaires.

Constater avec des faits la fin d'une époque dans cet article ne fait qu'encourager les cyniques à bouder. Une porte se ferme avec cette histoire, avec un impact réel sur une centaine d'artistes et d'acteurs dans l'industrie, mais une porte s'ouvre pour des milliers d'autres esprits créatifs qui se tailleront une place grâce à leur flexibilité. Pourquoi pleurons-nous l'ancien système? Qui de ces acteurs a pris le temps d'envoyer ses nouveautés à Stingray qui a annoncé son implication en la matière?

Le public bouge, les artistes changent, l'art doit rester chaotique, la structure qui la soutient ne peut s'en surprendre.

Bref, je pourrais me tromper, je n'ai pas science infuse, mais ce n'est pas demain que les artistes cesseront de synchroniser image et son. Ça va juste être moins souvent les mêmes, et surtout dans un univers où la forme aura moins de limites.

*Par soucis de transparence, on utilisait Remstar pour 2 clips sur 25 en moyenne, Musicaction et la Sodec financent la moitié de nos budgets de tournage.

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost