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La bibliothèque postmoderne ou la fin d'une époque

Dans nos nouvelles bibliothèques branchées, il faudrait pouvoir poser nos fesses sur des fauteuils en cuir synthétique tout en approfondissant une matière dont l'apprentissage a été soigneusement informatisé. Il faudrait pouvoir discuter, manger, boire, fêter, tout en apprenant. Les lieux de savoir ne deviennent pas davantage multidisciplinaires: ils sont de plus en plus.

Un article paru récemment dans Le Devoirnous apprenait que la fréquentation des bibliothèques universitaires était en baisse. Leurs administrateurs seraient forcés de se débarrasser de plusieurs ouvrages afin de faire la place nécessaire à la création d'un espace de travail en harmonie avec « l'esprit de notre temps ». Les livres électroniques seraient évidemment de plus en plus en vogue et les bibliothèques devraient ressembler de plus en plus à des grands cafés Internet afin de retenir leur « clientèle ».

En bref, la « bibliothèque traditionnelle » serait en voie de disparition.

Il va sans dire que pour les lecteurs aguerris, les chercheurs passionnés et les mordus du savoir; c'est un coup dur. Les temples de la connaissance se convertissent graduellement en sanctuaires de l'hédonisme contemporain, tandis que l'ignorance gagne du terrain: il faudrait avoir du plaisir partout, même sur nos lieux de travail. Il faudrait pouvoir rester branchés sur nos ordinateurs tout en consultant des ouvrages de référence.

La modernisation accélérée des hauts lieux de l'éducation est évocatrice d'un temps de plus en plus précieux: on cherche à trouver en moins de 10 minutes des manuscrits dont la rédaction s'est souvent étalée sur plusieurs d'années. On ne prend pas 30 minutes pour défiler silencieusement dans les allées de la connaissance, mais on en accorde tout autant au visionnement des téléséries les plus stupides.

On fouille le passé d'une civilisation dont on se contrefout de la décadence. On utilise des ressources électroniques tout en écrivant un texto à une petite copine dernier cri. On dit bonjour au paradoxe en embrassant l'indifférence de notre époque infidèle. On recherche le vide d'une existence anhistorique.

Sur les campus universitaires, la raréfaction du temps se traduit aussi par la multiplication des articles scientifiques au détriment de la publication de livres. Même les sciences ne sont pas épargnées par la tweetologie : on utilise de moins en moins de mots pour exprimer des phénomènes qui ne sont pas moins complexes. On synthétise au maximum: les préliminaires sont devenus conservateurs.

Certaines universités américaines, dont Harvard et le MIT, se surpasseraient dans l'art du postmodernisme archivistique. La numérisation des livres irait de pair avec l'hyperspécialisation des domaines de recherche. Le phénomène de la taylorisation intellectuelle est donc bel et bien entamé: à chacun sa tâche particulière et son champ d'intérêt ciblé. C'est le règne des experts.

C'est donc la multidisciplinarité qui s'en voit ainsi dévalorisée: le champ du savoir se rétrécit au profit d'une conception étroite de la connaissance. La technologie contribue aussi parfois, contre toute attente, à faire de l'étudiant l'extension humaine d'un logiciel informatique. Les cours sont de plus en plus virtuels et les ceux à distance gagnent en popularité. Le rôle phare des professeurs se voit tristement dévalué.

Dans nos nouvelles bibliothèques branchées, il faudrait donc pouvoir poser nos fesses sur des fauteuils en cuir synthétique tout en approfondissant une matière dont l'apprentissage a été soigneusement informatisé. Il faudrait pouvoir discuter, manger, boire, fêter et copuler tout en apprenant. Les lieux de savoir ne deviennent pas davantage multidisciplinaires: ils sont de plus en plus multi-utilitaires.

La fin des livres papier représente le début d'une transition vers la société abstraite, pendant que les étudiants flirtent sur les réseaux sociaux dans des bibliothèques reconverties en zones de speed dating. N'est-ce pas un peu la mise en garde que nous avait adressée Rousseau dans son fameux Discours sur les sciences et les arts ?

L'introduction massive des technologies aux niveaux supérieurs de l'éducation ne sera pas sans conséquence sur le développement ultérieur des sociétés occidentales. De même que l'implantation de la société des loisirs, dans les moindres recoins de notre environnement, n'engage rien de bénéfique pour l'avenir de notre civilisation. Qu'en pensez-vous ?

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