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03/11/2015 12:07 EST | Actualisé 02/11/2016 05:12 EDT

Il faut soutenir le secteur public!

Les maigres augmentations consenties au fil des ans ont été systématiquement en dessous de l'inflation, minant le pouvoir d'achat des enseignants déjà payés des dizaines de milliers de dollars de moins que ceux des autres provinces.

Les syndicats du Front commun ont rejoint cette semaine ceux de la Fédération autonome de l'enseignement (FAE), entamant un mouvement de grèves tournantes qui a affecté des écoles, des CLSC, des hôpitaux et des cégeps.

Plusieurs taxent de «corporatiste» la bataille du secteur public. Évidemment! Si les infirmières, enseignantes et enseignants, employés de soutien et autres professionnels ne s'occupaient pas eux-mêmes de défendre leurs conditions de travail, qui le ferait? C'est quand on réduit la négociation à cette seule composante qu'on commet une grave erreur.

Des demandes légitimes...

Depuis les coupes sauvages faites en 1983 par le PQ dans des conditions de travail négociées et signées, il s'est déroulé une dizaine de négociations entre l'État québécois et ses employés des services publics. Or, on s'en doute, pas une seule fois le contexte financier de la province n'a été propice à une amélioration réelle de la rémunération. Résultat: les maigres augmentations consenties au fil des ans ont été systématiquement en dessous de l'inflation, minant ainsi le pouvoir d'achat des enseignantes et enseignants (déjà payés quelques dizaines de milliers de dollars de moins que dans les autres provinces canadiennes), celui des préposés aux bénéficiaires et des infirmières.

Dans cette perspective, l'Institut de la statistique du Québec (ISQ), à qui l'on référait pour vérifier que les salaires dans le secteur public ne s'éloignent pas trop vers le haut par rapport au secteur privé, mesure-t-il maintenant depuis des lunes un écart qui se creuse... dans le sens inverse?

Cette fois, l'état actuel des finances publiques justifierait que, chacun faisant sa part, le mouvement syndical se taise, qu'il soit raisonnable et - pourquoi pas ? - que ses dirigeants fassent comprendre à leurs membres qu'ils doivent, eux aussi, se serrer la ceinture. On dira même, devant le refus syndical de convenir de la nécessité de l'austérité - appelée pudiquement rigueur par certains -, que le mouvement syndical est un frein au développement du Québec !

L'état actuel des finances publiques n'est pas un «hasard» objectif, qui découlerait d'une sorte de fatalité contre laquelle on ne puisse rien. Il est le résultat de décisions politiques prises au fil des ans dans le droit fil du néolibéralisme et de sa philosophie générale du «moins d'État», qui tend à déplacer une partie des services publics vers la sphère du privé au lieu d'en assumer la pleine responsabilité.

Au Québec, pendant des années, les gouvernements successifs du PQ et du PLQ se sont ainsi employés à réduire l'assiette fiscale de la province, tout en tolérant des dépenses injustifiables (les agences d'infirmières ou le gonflement scandaleux du coût des médicaments, pour ne citer que ces deux exemples) et en cultivant son inaction devant la collusion dans les travaux publics ou l'évasion fiscale. En gros, l'État s'est volontairement privé de revenus au fil des ans, tolérant volontairement en parallèle diverses formes de gaspillage.

Et maintenant, au lieu de revoir de fond en comble la question des revenus, il faudrait se serrer la ceinture ? Aux dépens, d'ailleurs, soutiennent plusieurs économistes, d'une relance de l'économie ?

...et raisonnables

Il s'est trouvé des éditorialistes pour qualifier d'exagérées les demandes salariales des employés de l'État. Eh bien ! S'il est exagéré de revendiquer de petites améliorations à son pouvoir d'achat, après des décennies de disette, alors proposer un appauvrissement de 7% en 5 ans (résultat combiné d'une inflation à 2% et d'augmentations de 3% au total sur cette période), c'est de l'indécence pure et simple.

Le monde évolue, la structure et l'ampleur des besoins changent dans la santé et dans l'éducation, qui sont les missions premières de l'État. Avec des employés qui ont déjà trop attendu pour voir leur salaire augmenter réellement, et avec des besoins nouveaux dans l'ensemble du secteur public, le devoir premier d'un gouvernement responsable serait de chercher le plus rapidement possible et par tous les moyens à augmenter les revenus de l'État. Refuser systématiquement d'aborder le problème sous cet angle, refuser du même souffle d'examiner à fond la responsabilité sociale des entreprises, c'est soustraire au débat public la question centrale du rôle de l'État, en faisant croire implicitement à la population qu'il n'y a pas de véritable choix collectif possible à ce sujet.

Ce serait une erreur grave que de réduire les négociations actuelles à un bras de fer salarial et normatif entre l'État et ses employés. Ce qui se profile derrière ce conflit, ce sont des conceptions très opposées des services publics: l'une plutôt universelle et solidaire, et l'autre, minimaliste et plus mercantile. Rien n'est évidemment aussi tranché dans le discours officiel, mais ces deux pôles politiques sont bel et bien la source des tensions.

Après trente ans d'érosion de leur pouvoir d'achat, les employés de l'État méritent mieux qu'un gel salarial et ils sont entièrement justifiés de l'exiger. Mais le fond de question, c'est l'avenir des services publics au Québec. Voilà ce que les responsables syndicaux devraient s'employer à rappeler sur toutes les tribunes. Voilà aussi pourquoi on doit absolument appuyer les personnes salariées du secteur public dans cette négociation.

Les grèves prennent en otage les élèves et les bénéficiaires ? On peut bien présenter comme ça les choses. Mais à tout prendre, la vraie «prise d'otages» n'est-elle pas celle du gouvernement envers la population du Québec ?

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