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21/09/2018 15:03 EDT | Actualisé 21/09/2018 15:04 EDT

L’encan des ignorants

Il me semble qu’en raison de sa situation exceptionnelle, le Québec devrait déjà être un expert et un leader mondial en matière d’immigration.

Les pressions migratoires ne sont pas à la veille de s’atténuer et le Québec, société riche et privilégiée, devra collaborer.
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Les pressions migratoires ne sont pas à la veille de s’atténuer et le Québec, société riche et privilégiée, devra collaborer.

Le débat sur l'immigration s'est imposé dans la campagne, mais plus les jours passent, plus on a l'impression qu'il tourne à vide. Pourquoi? Parce qu'on n'a jamais pris soin de développer une bonne connaissance du phénomène. Le moment est venu de changer de cap.

Il faut observer la surenchère à laquelle se livrent les chefs en campagne au sujet des cibles d'immigration pour avoir l'impression d'être à l'encan. L'encan des ignorants.

D'un côté comme de l'autre, ça part dans tous les sens: 54 500 immigrants pour le Parti libéral du Québec (PLQ) et Québec solidaire (QS), 40 000 pour la Coalition avenir Québec (CAQ), 35 000 à 40 000 pour le Parti québécois (PQ). Qui dit mieux? Une fois, deux fois, trois fois... Adjugé!

L'ignorance

Mais d'où viennent ces chiffres, madame, messieurs? On invoque la pénurie de main-d'œuvre, l'échec de l'intégration, le taux de chômage, autant de facteurs qui masquent mal ce qui est surtout un exercice de positionnement politique pour gagner des votes dans l'électorat francophone, tout en ménageant, en ce qui concerne le PLQ, les susceptibilités des anglophones et des citoyens issus de l'immigration.

Pour le bon docteur Couillard, les besoins économiques priment sur tout et la «question de l'élection, ce n'est pas d'augmenter. C'est de porter un jugement sur ceux qui veulent diminuer.»

François Legault, un peu brouillon, comme à l'habitude, affirme que «c'est assez clair qu'on a excédé notre capacité d'intégration», sans expliquer pourquoi.

Quant à Jean-François Lisée, ce n'est guère mieux. Tout en accusant ses adversaires de faire de la numérologie, il n'avance pas moins la cible de 35 000 à 40 000 immigrants en se fondant sur «notre connaissance passée de ce qui a été un succès...» Or, sauf pour un bref intermède de 2012 à 2014, le PQ n'a pas été au pouvoir depuis 15 ans. La «connaissance passée» commence à dater... Et même pendant ces deux années de pouvoir du PQ, le nombre d'immigrants internationaux ne s'est pas écarté de manière importante de la tendance imprimée par le Parti libéral.

Bref, peu importe où l'on regarde, c'est la règle du pouce qui s'applique. Si ce n'était pas si triste, on rirait un bon coup.

Un risque existentiel ou une bouffée d'air frais?

Faut-il rappeler que, pour le peuple québécois, minorité dont la langue et la culture seront toujours à risque de se noyer dans l'océan anglo-saxon nord-américain, l'immigration peut représenter un enrichissement formidable comme un danger existentiel?

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D'un côté, des cibles trop élevées pourraient mener au recul du français, d'abord à Montréal, puis ailleurs en province. D'un recensement à l'autre, un point de pourcentage à la fois, graduellement, comme la grenouille qui va bouillir sans s'en rendre compte. Jusqu'à ce que les francophones ne constituent plus une masse critique suffisante pour assurer le dynamisme et la pérennité de leur culture et perdent les leviers essentiels du pouvoir qu'il leur reste grâce au contrôle exercé sur l'Assemblée nationale.

Le Québec a tout à gagner à ouvrir les bras aux immigrants, autant pour la richesse de leur apport culturel que pour leurs talents et leur force de travail.

D'un autre côté, le Québec a tout à gagner à ouvrir les bras aux immigrants, autant pour la richesse de leur apport culturel que pour leurs talents et leur force de travail. Pour contrer le vieillissement de sa population et maintenir un certain poids démographique au sein du Canada, aussi. Et puis, une société fermée au métissage n'est-elle pas condamnée à la sclérose?

C'est sans parler des changements climatiques et des inégalités économiques. Les pressions migratoires ne sont pas à la veille de s'atténuer et le Québec, société riche et privilégiée, devra collaborer.

Qu'est-ce que l'intégration?

Dans ce contexte, comment se fait-il que l'on joue encore aux apprentis sorciers en faisant de la petite politique avec un sujet aussi crucial? Au moins, Jean-François Lisée souhaite dépolitiser le débat et propose de confier à la vérificatrice générale le mandat de faire des recommandations au gouvernement. Mais comme plusieurs l'ont souligné, l'institution n'a pas les moyens d'accomplir cette tâche. Une tâche énorme, d'ailleurs, car pour répondre à la commande, il y a beaucoup à faire.

On a beaucoup de données sur les flux migratoires, mais quand on pousse un peu la réflexion sur les cibles d'immigration optimales, on se rend compte que l'on effleure à peine la surface des choses.

On a beaucoup de données sur les flux migratoires, mais quand on pousse un peu la réflexion sur les cibles d'immigration optimales, on se rend compte que l'on effleure à peine la surface des choses. D'abord, que signifie «optimal»? Optimal pour fournir du personnel à bas prix aux entreprises de service? Pour contrer la pénurie de main-d'œuvre spécialisée? Pour assurer le maintien d'une masse critique de francophones sur l'île de Montréal? Pour éviter la constitution de ghettos géographiques, sociaux, scolaires, économiques, professionnels ou culturels? Pour éviter de surcharger certaines écoles? Pour assurer une éducation de qualité aux enfants issus de l'immigration? Pour réussir à franciser tous les nouveaux arrivants?

D'ailleurs, en matière de francisation, quel horizon doit retenir notre attention? 5 ans, 10 ans, 20 ans, 50 ans?

Il faudra bien avoir la sagesse de le définir un jour: qu'est-ce qu'une intégration réussie, exactement? Autant du point de vue des immigrants eux-mêmes que de celui de la société d'accueil, d'ailleurs. Quels sont les indicateurs, les mesures objectives permettant de quantifier ces phénomènes?

Pour un office québécois de l'immigration

En matière d'immigration, ce n'est pas d'une vérificatrice générale dont le Québec a besoin, c'est d'un Office québécois indépendant constitué d'une équipe permanente d'experts chargés de développer des indicateurs quantitatif et qualitatif, de mesurer la réalité en continu, de faire état de la situation et des cibles d'immigration réellement optimales, ainsi que des mesures à mettre en place pour assurer l'intégration des immigrants.

Quant aux cibles, elles devraient être les plus élevées possible, parce que l'immigration, c'est positif.

Quant aux cibles, elles devraient être les plus élevées possible, parce que l'immigration, c'est positif. Mais à condition que soient assurés non seulement la pérennité de la culture et de la langue française, mais aussi l'épanouissement et le rayonnement des immigrants sur tout le territoire du Québec.

Il me semble qu'en raison de sa situation exceptionnelle, le Québec devrait déjà être un expert et un leader mondial en matière d'immigration. Il ne faudrait pas attendre qu'il soit trop tard pour bien faire.

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