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23/07/2018 14:44 EDT | Actualisé 24/07/2018 10:55 EDT

Personne ne décidera pour moi

D'ailleurs, c'est une règle universelle: c'est toujours ceux qui ne foutent rien qui critiquent le plus.

Rene Johnston via Getty Images

Je n'ai jamais été un grand admirateur de Robert Lepage. En tout cas, pas au sens de mes amis à l'époque de mon passage à l'école de théâtre, où il était déifié. J'ai vu plusieurs de ses créations, mais la dernière à laquelle j'ai assisté, il y a des années, durait neuf heures, et a sans doute été la goutte d'eau proverbiale de trop, dans mon cas. Ses projets ne sont simplement pas, le plus souvent, pour moi, ce qui ne leur enlève rien en qualité.

Lepage est un extraordinaire créateur, et un objet de fierté pour notre culture. Ils ne sont pas si nombreux à pouvoir s'en targuer, dans notre marché...

J'ai donc ressenti une petite envie de vomir, lorsque le Festival de jazz a annulé la présentation de SLĀV, cet été. J'ai trouvé ça d'une lâcheté absolument dégoûtante. Quand une œuvre est de qualité, rien d'autre ne devrait compter.

Rien.

Adressons tout d'abord l'éléphant dans la pièce: épargnez-moi les accusations de racisme et autres joyeuses conneries. J'ai rédigé assez de billets en faveur de l'ouverture d'esprit, des migrants, et des laissés-pour-compte pour recevoir quantité de menaces, qui m'ont carrément dégoûté de bloguer pendant des mois. Je me sens donc assez libre de dire que cinquante Noirs ne devraient pas pouvoir faire annuler un spectacle de cette ampleur, au nom d'un passé qui non seulement date de plus de 150 ans, mais avec lequel leur seul lien est la couleur de leur peau. D'autant plus, lorsque le tout est fait avec respect et professionnalisme. S'il fallait que je crache sur tous les Anglais que je croise parce que ma famille est d'origine irlandaise et française, on n'en finirait plus.

Quand Kanata, du même créateur, a causé des remous parmi les nations autochtones, j'ai eu un petit retour de nausée. Qu'une des plus grandes femmes de théâtre au monde, Ariane Mnouchkine, s'implique pour raconter leur histoire semble leur faire ni chaud ni froid. Que nombre de spécialistes des communautés autochtones aient été consultés dans le processus, alors que rien n'obligeait Lepage et Mnouchkine à le faire, non plus. Est-ce qu'ils s'insurgent contre le contenu de la production, parce qu'ils considèrent que c'est un manque de respect à leur égard? Non.

Ce qui les emmerde, en clair, c'est que d'autres qu'eux-mêmes racontent cette histoire, à laquelle n'ont pas pris part que des Amérindiens, au cas où certains l'auraient oublié. Ce qui les fait sortir de leurs gonds, surtout, c'est qu'aucun acteur ne soit autochtone, alors que pas un seul d'entre eux ne vient même d'Amérique.

Mnouchkine a résumé le tout beaucoup mieux que je n'aurais su le faire, en une seule phrase: «Nul besoin d'être Danois pour jouer Hamlet.»

Et vlan dans les dents. Être acteur, ce n'est pas se jouer soi-même, bien au contraire.

J'ai beau porter les deux chapeaux, c'est la partie création, dans ce cas-ci, qui me met le feu au cul. Que qui que ce soit ose dire à Lepage ce qu'il a le droit ou non d'écrire me donne envie de hurler.

C'est très simple, en fait. J'écris ce que je veux. Point barre. Et vous pourrez toujours vous brosser pour ce qui est de trouver des arguments pour m'en empêcher. Je me balance de l'appropriation culturelle, si vous souhaitez absolument catégoriser ces deux productions comme telles. Rien. À. Battre.

Je crée ce que bon me semble

Je vais raconter l'histoire d'esclaves, de Juifs face aux nazis, de femmes, de migrants, d'homosexuels, d'extraterrestres, si l'envie m'en prend, bien que je ne fasse partie d'aucune de ces catégories. Je l'ai déjà fait. Pourquoi s'en prend-on à Lepage, Mnouchkine, et Bonifassi? Parce qu'ils sont connus, et qu'ainsi, le message passe mieux... Si une compagnie de théâtre de deuxième zone avait présenté ce même spectacle à la Licorne, vous n'en auriez jamais entendu parler... SLĀV est présenté actuellement à Drummondville, ces jours-ci, et personne n'en fait un foin...

L'éditeur, le producteur ou le réalisateur décideront d'embarquer ou non, mais personne, jamais, ne me dira sur quoi j'ai le droit d'écrire. Personne, jamais, ne me dira ce que j'ai le droit d'interpréter. Même si je dois être mis au ban. Même si je dois recevoir des menaces. Même si on doit me taper dessus. Jamais.

À partir du moment où ils se sont embarqués dans ce jeu, faire marche arrière par peur de l'opinion publique est pathétique. Le FIJM s'est ridiculisé en annulant SLĀV et a perdu énormément de crédibilité.

Parce que créer, en tout premier lieu, c'est justement d'affronter l'opinion des autres contre vents et marées. Il y en aura toujours pour critiquer, et c'est ce qui rend l'appréciation des autres aussi jouissive.

D'ailleurs, c'est une règle universelle: c'est toujours ceux qui ne foutent rien qui critiquent le plus.

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