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04/04/2016 09:56 EDT | Actualisé 05/04/2017 05:12 EDT

Loi 70: charité bien ordonnée ou esclavage institutionnalisé?

Lorsque l'épithète «minimum» est accolée aux mots «revenu» ou «salaire», vous êtes assuré qu'elle n'est pas synonyme de décence.

L'aide sociale n'est plus considérée comme un droit, tel que l'avaient voulu les législateurs lors de sa création en 1969, mais un privilège et, apparemment, beaucoup de monde semble satisfait de voir les assistés sociaux contraints de faire leur «juste part» (!) ...

Contrairement à l'idée reçue voulant que les «maudits BS» ne veulent pas travailler, les mesures d'employabilité gouvernementale n'ont jamais suffi à la demande, ne débouchent sur rien dans la plupart des cas, et auront surtout contribué à fournir le cheap labor nécessaire au déploiement de cette fameuse économie sociale dont il serait malhonnête de ne pas souligner les bons coups, spécialement en regard de la création de différents types de coopératives.

Le projet de loi 70, dont l'adoption a été votée le 10 mars 2016, vise vraisemblablement à faire profiter aussi le secteur privé du cheptel docile (?) que sont les assistés sociaux. On se soucie peu de la détérioration du tissu social consécutif à la mise en place de cette loi, ni même de l'éthique des mesures jugées nécessaires à son instauration, tant nous sommes conditionnés à voir les assistés sociaux comme des citoyens de seconde zone, et les pauvres en général comme un poids mort de la société et de l'Histoire.

En fait les ministres Sam Hamad et François Blais n'ont jamais été plus francs que lorsqu'ils affirment que le projet de loi 70 sera parfaitement adapté... aux besoins du marché!

Avec ses mesures coercitives, indispensables à sa mise en application, tout emploi deviendra convenable!

Et puisque le marché offre surtout des emplois à temps partiel mal rémunérés, l'État compensera le manque à gagner des prestataires-travailleurs (!) à partir de ce qu'il considère une norme minimum (plus ou moins l'équivalent d'un chèque de BS actuel), devenue conditionnelle à l'emploi qu'on leur assignera!

On parle ici de l'établissement du workfare, dans toute sa sinistre plénitude, dont la première conséquence pourrait bien être la disparition (et non la hausse) du salaire minimum, et conséquemment l'assujettissement total des êtres humains aux contraintes d'une économie de marché.

La privatisation tranquille de l'État

Cette façon de faire préfigure la mise en place d'un impôt négatif, corollaire indispensable à l'instauration d'un revenu minimum garanti (RMG) tel que préconisé par Milton Friedman (un apôtre majeur du néolibéralisme) dès le milieu des années 1960 et dont la loi 70 pourrait bien être le prélude. Versé par l'État aux travailleurs-prestataires (!), cet impôt négatif serait en fait une subvention déguisée aux entreprises.

Ce dont nous sommes les témoins actuellement, c'est en quelque sorte le passage d'un pouvoir (et d'une responsabilité) de l'État aux mains du privé.

Présenté comme une panacée, ce RMG (prêché aujourd'hui par le ministre Blais) est aux antipodes d'une allocation universelle (défendue par ce même François Blais dans une vie antérieure...) ou d'un revenu de citoyenneté visant à étendre inconditionnellement la couverture des besoins de bases à tous les citoyens. Ces derniers étant libres de cumuler des revenus, seuls ceux excédant ce montant de base seraient imposables. Le point d'achoppement majeur réside, encore et toujours, dans la détermination de ce fameux montant de base! Lorsque l'épithète «minimum» est accolée aux mots «revenu» ou «salaire», vous êtes assuré qu'elle n'est pas synonyme de décence. L'un des systèmes prend d'abord en compte les besoins humains (tel qu'établi par exemple, par la mesure du panier de consommation par le Collectif un Québec sans pauvreté) et l'autre les besoins d'un système, en occurrence le marché...

L'établissement d'une allocation universelle inconditionnelle redéfinirait les rapports entre productivité et consommation et favoriserait l'établissement graduel d'une économie de type participative axée sur la décroissance... Utopiste? Pourtant, la financiarisation actuelle de l'économie mondiale constitue elle-même la concrétisation d'une utopie, née après la Seconde Guerre mondiale : celle des puissants. Fondée sur une croissance illimitée, elle demeure tributaire d'une compétitivité sans frein, «à somme nulle, puisque pour qu'il y ait des winners, il faut nécessairement des losers!1»

Nous sommes tous concernés par le projet de loi 70

Les mesures d'austérité ont provoqué, sans surprise, une levée de boucliers, mais ne se différencient guère, sur le fond, des différents protocoles visant à réduire la taille et le pouvoir de l'État (soumis ou complaisant envers les diktats d'une économie de marché) au profit du privé, mis en place partout en Occident depuis plus d'une trentaine d'années. Du «déficit zéro» de Lucien Bouchard aux «PPP» de Jean Charest, ces réingénieries de l'État s'articulent sur un certain nombre de principes donnant à penser que le «marché» a pour vocation de régler tous les problèmes de l'activité humaine.

Les accords de libre-échange et la libre circulation des capitaux en dehors de tout contrôle étatique, à l'origine de cette austérité, ont déjà pour conséquence immédiate de mettre en compétition tous les travailleurs du monde en accentuant, de l'extérieur, la pression vers le bas sur les salaires.

Ainsi, lorsque le ministre évoque la possibilité de formations adaptées aux secteurs d'activités où il y a une forte demande d'emplois, on se demande à quels secteurs d'activités il fait référence. Croyez-vous vraiment que le ministère offrira des formations en aéronautique, en informatique ou en comptabilité? Pourquoi le ferait-t-il, puisqu'en vertu de ces accords et de la dérèglementation des marchés financiers, une entreprise est libre de confier en sous-traitance sa comptabilité à une firme située à Bombay, où quelqu'un s'acquittera de cette tâche pour un salaire 100 fois moindre que celui d'un comptable d'ici?

La loi 70, c'est le ver dans la pomme qui accentuera cette pression à partir de l'intérieur.

En effet, rien n'empêcherait l'extension d'un tel revenu minimum garanti aux autres catégories de travailleurs qui se verraient contraints d'exercer leur profession pour un salaire dérisoire, l'État les assurant, par ce même impôt négatif, de compenser le manque à gagner. Une assurance dont le montant restera aléatoire, puisque déterminé non plus par un État tenant compte de leurs besoins, mais par les contraintes liées à la libéralisation planétaire des marchés. Un monde où la force prime le droit. Loin de freiner la croissance insensée du système économique actuel, la réduction de la notion d'être humain à celle de capital humain2 lui donnera en fait un second souffle!

Le néolibéralisme n'est pas qu'un ensemble de préceptes économiques, mais une idéologie visant l'uniformisation économique sociale et culturelle de la planète, dont l'être humain constitue le dernier maillon d'une chaîne achevant sa globalisation. Le monde vu comme une fourmilière  efficace et sans états d'âme! La loi de jungle avec une poignée de Tarzan à sa tête (1 % de possédants de plus en plus riches) conduit présentement à une exploitation outrancière des ressources, à la création d'une pauvreté mondialisante, ainsi qu'à une militarisation du monde sans précédent dans l'Histoire.

La belle unanimité des travailleurs du secteur public s'étiole à mesure que leurs syndicats respectifs négocient des ententes censées ramener, pour un temps, la paix sociale à laquelle tous aspirent. Combien seront-ils à faire preuve de solidarité envers le milieu communautaire qui dénonce cette loi et, surtout, les assistés sociaux qui la subiront?


1Normand Baillargeon, Une économie participative, extrait de L'encerclement ou la démocratie dans les rets du néolibéralisme, Richard Brouillette, 2008.

2Théorisée par Gary Baker, un économiste émule de Friedman.

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