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20/02/2017 09:17 EST | Actualisé 20/02/2017 09:17 EST

Michel Onfray et la décadence

Dans son volumineux réquisitoire contre le christianisme Décadence. Vie et mort du judéo-christianisme, le philosophe Michel Onfray défend une conception matérialiste et subjectiviste de l'histoire. La philosophie de l'histoire, selon Onfray, est pessimiste. Elle n'est pas optimiste comme celle que proclament les Philosophes des Lumières.

Avec le siècle des Lumières, le siècle optimiste du Progrès, basé sur la Raison et la Science, l'avenir est ouvert, indéterminé. Pas pour Onfray. Tout ce qui existe est soumis à l'inexorable loi de la naissance, de la croissance et du déclin, de la déchéance; bref, de la décadence. C'est le cycle de la vie. « Tout obéit », écrit Onfray, « aveuglément et inéluctablement à ce schéma : naître, être, croître, culminer, décroître, disparaître. » (p. 30)

Onfray adopte une conception de l'histoire anti-Lumières, c'est-à-dire une conception cyclique de l'histoire. L'Antiquité connaissait un Âge d'or suivi d'un Âge d'argent pour se clore dans un Âge de fer. Si je comprends bien le philosophe français, nous serions actuellement dans une sorte d'âge de fer. Du moins, c'est ce qui paraître être le cas avec la religion judéo-chrétienne qui semble, selon Onfray, à l'agonie. Or, déclare le philosophe : « La puissance d'une civilisation épouse toujours la puissance de la religion qui la légitime. Quand la religion se trouve dans une phase ascendante, la civilisation l'est également; quand elle se trouve dans une phase descendante, la civilisation déchoit; quand la religion meurt, la civilisation trépasse avec elle. » (p. 20). Dans les 650 quelques pages de Décadence montrent que le christianisme agonise; donc, que la civilisation occidentale serait en phase terminale.

Pour Onfray, « La décadence est un fait. » (p. 34). Onfray n'a rien inventé. Déjà le poète et philosophe latin Lucrèce, dans son grand poème De la nature des choses, soutenait que les progrès acquis sont voués au déclin, et le monde lui-même devra disparaître un jour. Prenons note que, tout comme Lucrèce jadis, Onfray se veut un matérialiste résolu. Au fond, Onfray puise dans la pensée gréco-romaine pour sonder les convulsions de la civilisation occidentale actuelles, qui ne sont que celles du christianisme. Or, c'est là la grave erreur de Michel Onfray : appliquer le schéma historique antique gréco-romain à l'histoire en contexte judéo-chrétien.

Le monde juif, par conséquent, Chrétien, n'est pas du tout cyclique. Il est pour ainsi dire linéaire au sens où, il conduit, du monde créé par Dieu, la création, à une vie en union finale avec Dieu dans un paradis ou un Royaume des cieux. Au fond de la conception historique judéo-chrétienne, il y a la croyance, mieux l'espérance, d'une existence parfaitement épanouie, non dans ce monde-ci, mais dans un autre monde, le monde divin, transcendant. Là se trouve la grande différence entre les philosophies de l'histoire gréco-romaine et judéo-chrétienne.

Matérialiste, athée, anti-progressiste, pessimiste, Onfray peint donc une histoire désolante et désespérante de l'histoire du monde.

Matérialiste, athée, anti-progressiste, pessimiste, Onfray peint donc une histoire désolante et désespérante de l'histoire du monde. Il faut bien garder à l'esprit ces points de référence essentiels pendant la lecture de ces 650 pages de Décadence. D'ailleurs, Onfray ne prétend nullement être un historien « objectif » puisque, selon lui, «... l'anthropocentrisme qui se trouve habituellement dénoncé et légitimement dénoncé par les historiens fait la loi en matière de philosophie de l'histoire ». (p. 27).

Je n'arrive pas à comprendre pour ma part comment le philosophe peut soutenir à la fois que l'histoire soit subjective et qu'elle suive un processus objectif de naissance, de croissance et de mort. En tout cas, il y a là incohérence navrante qui afflige le sérieux de l'« historien» Onfray.

D'ailleurs, qui dit « décadence » émet un jugement de valeur. Pourtant, Onfray nous dit qu'il s'agit d'un fait. Pour ma part, je crois qu'Onfray est victime de ce qu'on appelle la « guillotine de Hume » consistant à passer subrepticement d'un jugement de fait à un jugement de valeur. D'un « Est » à un « Doit », comme on dit.

Le mot « décadence », tout comme « progrès », en effet, est nettement chargé de valeur. Lorsqu'on dit par exemple que le christianisme christianisa les cultes païens, c'est un fait. D'y voir là une décadence ou un progrès dépend de la perspective d'où l'on se place. Du point de vue de la mythologie gréco-latine, il s'agit d'une régression, alors que du point de vue du christianisme, il s'agit d'une inculturation réussie. Or, il est évident que pour Onfray, athée et matérialiste, soutenant une conception cyclique de l'histoire, il s'agit d'une décadence, jamais d'un progrès.

Il y a bien d'autres éléments plutôt étonnants dans l'essai d'Onfray, dont cette fameuse « puissance », moteur de toute histoire : « Je nomme puissance cette force aveugle qui n'obéit qu'à ce plan ignoré et qui n'est pas divine, mais cosmique, qui nous conduit de l'être au non-être... Je nomme décadence ce qui advient après la pleine puissance et qui conduit vers la fin de cette même puissance. » (p. 30) Je souhaiterais vivement savoir, pour ma part, comment cette fameuse « puissance » est reliée au matérialisme, c'est-à-dire à l'affirmation que tout dans l'univers n'est que matière. D'où vient donc cette puissance directrice de l'histoire ? De la matière. Comment au juste. Là-dessus, aucun mot. Le philosophe préférant faire de la politique en condamnant ce qu'il déteste le plus, Dieu et son Fils, Jésus Christ. Consternant.

À mon avis, Michel Onfray est un grand écrivain, doté certes d'une culture remarquable, mais pas du tout un philosophe. Bon pamphlétaire comme le fut Voltaire.

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