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08/06/2017 09:31 EDT | Actualisé 08/06/2017 09:31 EDT

Légalisation du cannabis: comment devons-nous vivre?

Dans notre merveilleux monde d'experts qui pullulent dans nos belles sociétés modernes scientifiques et technocratiques, j'ai bien peur que les voies « moralisantes », dont celle de la philosophie, soient écartées.

Ottawa a annoncé son intention de légaliser le cannabis dès l'an prochain. La ministre québécoise Lucie Charlebois, déléguée à la Réadaptation, à la Protection de la jeunesse, à la Santé publique et aux Saines Habitudes de vie, n'est pas contre la légalisation du « pot », mais veut entendre, dit-elle, l'avis d'« experts » sur le sujet controversé avant de prendre une décision. D'ailleurs, la même journée, l'Association des médecins psychiatres du Québec soutenait que, sur la base de leurs expériences cliniques prouvant que le cerveau humain continue de se développer jusqu'à 25 ans, l'âge légal de la vente du cannabis devrait être retardé de 18 à 21 ans.

Dans notre merveilleux monde d'experts qui pullulent dans nos belles sociétés modernes scientifiques et technocratiques, j'ai bien peur que les voies « moralisantes », dont celle de la philosophie, soient écartées.

Tout récemment, je fus replongé dans un vieux dialogue de Platon intitulé Gorgias, du nom du célèbre sophiste de l'Antiquité grecque, grand rhéteur qui enseignait, en somme, l'art de ne rien dire (ce qui me fait d'ailleurs songer au sublime sketch du regretté Raymond Devos, « Parler pour ne rien dire ».)

Ce passage du dialogue de Platon, portant sur la vertu de tempérance ou de modération, est central. Je le cite :

« Socrate -- Bien. Allons donc, je vais te proposer une autre image [...]. En effet, regarde bien si ce que tu veux dire, quand tu parles de ces deux genres de vie, une vie d'ordre et une vie de dérèglement, ne ressemble pas à la situation suivante. Suppose qu'il y ait deux hommes qui possèdent, chacun, un grand nombre de tonneaux. Les tonneaux de l'un sont sains, remplis de vin, de miel, de lait, et cet homme a encore bien d'autres tonneaux, remplis de toutes sortes de choses. Chaque tonneau est donc plein de ces denrées liquides qui sont rares, difficiles à recueillir et qu'on n'obtient qu'au terme de maints travaux pénibles. Mais, au moins, une fois que cet homme a rempli ses tonneaux, il n'a plus à y reverser quoi que ce soit ni à s'occuper d'eux ; au contraire, quand il pense à ses tonneaux, il est tranquille. L'autre homme, quant à lui, serait aussi capable de se procurer ce genre de denrées, même si elles sont difficiles à recueillir, mais comme ses récipients sont percés et fêlés, il serait forcé de les remplir sans cesse, jour et nuit, en s'infligeant les plus pénibles peines. Alors, regarde bien, si ces deux hommes représentent chacun une manière de vivre, de laquelle des deux dis-tu qu'elle est la plus heureuse ? Est-ce la vie de l'homme déréglé ou celle de l'homme tempérant ? En te racontant cela, est-ce que je te convaincs d'admettre que la vie tempérante vaut mieux que la vie déréglée ? Est-ce que je ne te convaincs pas ? » (Platon, Gorgias, 493d-494a)

La prémisse de l'argument de Socrate (ou du Socrate de Platon, puisque le premier n'a laissé aucun écrit) veut que tous les hommes cherchent le bonheur. La question est dès lors : comment devons-nous vivre pour être heureux ? Certains, dont Gorgias, souhaitent vivre dans la jouissance des plaisirs de la vie. Les drogues en font partie. D'autres comme Socrate pensent, au contraire, que la jouissance de plaisirs conduit au malheur. Il faut donc pratiquer la modération et éviter les plaisirs. Socrate invite donc Gorgias à « modérer ses transports ». En somme, comme dit la publicité « la modération a meilleur goût ». Comment ça ? demande Gorgias à Socrate.

L'argument de Socrate fait appel à l'analogie avec des tonneaux bien remplis de toute sorte de liquide et de denrées utiles pour les nécessités de l'existence. L'homme qui les possède a mis tous ses efforts pour les remplir. Il peut à présent jouir de la tranquillité d'esprit et vaquer à d'autres occupations plus épanouissantes et libératrices. L'autre au contraire n'a de cesse de remplir ses tonneaux percés par le fond pour ainsi dire. Sa vie n'est qu'une forme d'esclavage du tonneau; il est constamment en train de le remplir parce qu'il dilapide ce qu'il vient tout juste d'y verser. D'où l'image du tonneau qui fuit sans cesse, peu importe les efforts encourus pour le remplir. Quelle belle façon, en somme, de se tirer dans le pied !

Nos experts, eux, nos technocrates, savent bien des choses, et c'est donc à eux que la cité préfère se tourner pour les cas ou les situations litigieuses, complexes.

Il s'agit d'un argument moral, qui n'est certes pas de nature « scientifique ». D'ailleurs, Socrate ne s'est jamais présenté comme un savant ou un scientifique, mais plutôt comme une sorte de «sage » qui se plaisait à dire que la seule chose qu'il savait est qu'il ne savait rien ! Nos experts, eux, nos technocrates, savent bien des choses, et c'est donc à eux que la cité préfère se tourner pour les cas ou les situations litigieuses, complexes.

L'argument de Socrate (ou de Platon), fait appel, dira-t-on, aux valeurs de chacun et, comme tout le monde le sait, la vie en démocratie exige qu'on respecte et que l'on ne condamne pas les valeurs des autres dans la mesure, bien entendu, où elles ne portent pas atteinte à celles des autres. Comme se plaisait à dire de son côté Bertrand Russell : le droit que j'ai de te mettre mon poing sur le nez, s'arrête là où ton nez commence... Dans une démocratie, donc, personne ne se touche, mais personne ne s'aime pas forcément non plus.

Certes, chacun de nous reste souverain sur lui-même, sur sa vie, comment il entend la vivre. Mais il reste un fait incontournable qui n'a pas changé depuis Socrate et Platon, malgré la pléthore de droits qui nous protège : nous voulons tous vivre une vie heureuse. Socrate-Platon nous rappelle que si ta vie fuit, répare-la; à moins que tu veuilles rester esclave et ne plus être un homme libre. Maître de ta vie et de ton propre bonheur.

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