LES BLOGUES
22/08/2016 10:20 EDT | Actualisé 22/08/2016 10:20 EDT

Le burkini de la discorde

La religion étant un phénomène social, pour la comprendre, il faut donc impérativement comprendre l'état de ces sociétés qui demeurent, du moins à partir de la lunette des démocrates occidentaux, archaïsantes.

Le port du foulard islamique par les musulmanes constitue pour bon nombre un signe évident de domination masculine. Le fameux «burkini» est du même ordre. Choqués, les bons démocrates occidentaux sont prêts à défendre bec et ongles les valeurs égalitaires entre l'homme et la femme. Ils s'insurgent avec véhémence contre le port du burkini à la plage. Ils y voient une pente fatale conduisant insidieusement à la suprématie de l'islam sur l'Occident. Ils en appellent à l'analyse sociologique ou anthropologique rudimentaire: la religion musulmane repose sur un régime patriarcal; par conséquent, ce qu'il faut dénoncer, voire condamner, selon ces sociologues patentés, c'est précisément ce système patriarcal désuet. Ce serait lui, le grand responsable de tous les maux de l'islam. Ce n'est donc pas tant la religion musulmane qui est visée, mais le système social odieux sur lequel l'islam s'enracine.

C'est là la thèse que je baptise de «sociologique». La religion étant un phénomène social, pour la comprendre, il faut donc impérativement comprendre l'état de ces sociétés qui demeurent, du moins à partir de la lunette des démocrates occidentaux, archaïsantes.

Ceux et celles qui s'opposent comme moi à la thèse sociologique font valoir que le port du hidjab ainsi que du burkini est pour plusieurs d'entre ces femmes une décision libre. «Ce n'est pas mon mari qui m'impose le foulard; c'est Dieu. Dieu n'a pas ordonné aux hommes que leurs femmes se couvrent. C'est Dieu qui le demande», soutiennent-elles. Évidemment, nos sociologues factices répliquent qu'il s'agit de cas patents d'aliénation systématique particulièrement bien enracinés de la part de leur congénère masculin.

La thèse sociologique remonte au philosophe des Lumières Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) qui, dans son œuvre maîtresse en éducation Émile, écrit: «il faut étudier la société par les hommes et les hommes par la société...» En d'autres termes, puisque l'homme est par nature social, il faut prendre la mesure de ce «fait métaphysique» indépassable; par conséquent, pour changer l'homme, il faudrait d'abord changer la société. Karl Marx suivra les traces du philosophe des Lumières, car il soutiendra avec force que la conscience des hommes est déterminée par l'état de la société dans laquelle ils vivent. Ce qui expliquerait, pour l'auteur du Capital, que la religion n'est qu'un succédané déformé de la réalité qui est foncièrement sociale. Selon la thèse sociologique provenant des Lumières, donc, les êtres humains seraient dépouillés de leur conscience et leur liberté de conscience et de religion ne serait qu'illusion.

On n'a pas idée des conséquences funestes que cette conception sociologisante a eues depuis lors sur la personne humaine. Cette conception sociologique érige la personne dans l'abstraction. Selon elle, je ne serais qu'un être social socialement déterminé dans mes choix et décisions par l'état social. Je vivrais dans l'illusion d'être libre et d'être responsable. Il n'y aurait, selon elle, que de justice sociale, tout comme l'éducation n'est que sociale. Ce qui explique, au Québec, entre autres choses, le triomphe de l'éducation à la citoyenneté ainsi que le cours d'Éthique et de culture religieuse. Dans ce dernier cas, il s'agit non pas d'adhérer à une vie de foi (chrétienne, musulmane, bouddhiste, etc), mais de comprendre le contexte sociétal d'émergence des religions. La modernité passe comme un bulldozer sur la vie de foi authentique, car elle n'a cure de la personne, de ses engagements, de projets de vie, etc.

Un homme est marqué par ses blessures, ses faiblesses, mais aussi par ses forces. Il n'est pas une pure abstraction comme se plaît à le concevoir le rationalisme des modernes. Le philosophe américain de la politique John Rawls, par exemple, définissait l'être humain comme un être capable de choix. Ce qu'il choisit ne l'intéresse pas. Comme se plaisait à dire Voltaire: «je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de vous exprimer.» Voilà un bel exemple de définition abstraite qui nous éloigne à des années-lumière de la personne concrète engagée dans l'existence confrontée à des difficultés parfois fort complexes.

Notre péché originel, à nous modernes, consiste précisément à carburer à l'abstraction. Mes billets précédents l'ont bien montré, je pense, de sorte qu'il n'est pas besoin d'y revenir. Dans tous mes écrits, je ne cesse de dénoncer la modernité atteinte d'un virus particulièrement virulent, le rationalisme. Le rationalisme, c'est la conception métaphysique du monde selon lequel tout problème possède une solution. La religion pose-t-elle problème à la modernité? Il suffirait de concevoir un vivre-ensemble paisible comportant des citoyens atteints de cette espèce de démence qui, par définition, est irrationnelle. Voilà le grand problème de la modernité. Mais il ne s'agit pas d'un problème à proprement parler, mais d'un mystère. Or, la modernité a mis une croix (sans jeu de mots) sur le mystère. Elle restera confrontée à cette soi-disante énigme qu'est le phénomène religieux.

Par ailleurs, dans tous mes écrits je cherche à réhabiliter la philosophie morale et politique d'Aristote. John Rawls, dont j'évoquais la pensée tantôt, fait d'Aristote ce qu'il appelle un «perfectionniste», c'est-à-dire un penseur moral et politique fondé sur le bien et la vertu. John Rawls défendit l'anti-perfectionniste. Pour lui, le juste a priorité sur le bien, contrairement à Aristote. Rawls se trompait.

En morale, le maître du Lycée professait une éthique des vertus. En politique, la plus grande des vertus est l'amitié (philia), à telle enseigne que selon lui il n'y a pas, selon Aristote, de justice possible sans établir des relations d'amitié entre les citoyens. C'est tout dire comment Aristote tenait les personnes et leurs interactions comme étant le socle de la vie sociale et politique. Par-delà la modernité, revenons à Aristote.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Galerie photo La foi dans le monde en 100 photos Voyez les images

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter