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22/11/2016 08:20 EST | Actualisé 22/11/2016 08:20 EST

La culture de l'Avoir

Les contributeurs défendent la thèse qu'il faille défendre la culture comme dernier rempart pour la survie, des cégeps en particulier, contre l'immonde capitalisme néolibéral. La question est précisément celle-ci : Quelle culture ?

M'étant déjà prononcé sur le sujet, je reviens tout de même sur l'essai collectif récent La liquidation programmée de la culture (Liber). Les contributeurs défendent la thèse qu'il faille défendre la culture comme dernier rempart pour la survie, des cégeps en particulier, contre l'immonde capitalisme néolibéral. La question est précisément celle-ci : Quelle culture ? Je veux montrer que notre culture actuelle est dominée par ce que le philosophe existentialiste chrétien, Gabriel Marcel, a appelé l'Avoir par opposition à l'Être, dans un essai majeur, Être et avoir (1935), qui, malheureusement, est tombé dans l'oubli.

Notre culture est celle de l'Avoir, à des années-lumière de la culture de l'Être; bref, une culture de la possession. N'avoir plus rien, c'est n'être plus rien.

Jadis, la pauvreté - la pauvreté évangélique - était reconnue comme une vertu. Aujourd'hui, la pauvreté représente le vide, le manque, un défaut qu'il convient de combler urgemment. D'où, ces sempiternelles récriminations adressées à l'Autre - contre l'État-providence, en particulier -, afin qu'on nous rende ce qui nous est dû. Misère de la pauvreté ! Qui n'est autre, en somme, que celle de la possession ! Nous ne sommes que des bestioles agitées à acquérir, à gagner, à accumuler, à capitaliser, à posséder.

Nous croyons qu'en possédant nous serons enfin. Or, l'être n'est pas acquisition, mais don. C'est en donnant que je suis. C'est le paradoxe de l'être dépassant de loin la raison. L'apôtre Paul écrit «...sans l'amour (agapè), je n'ai rien » (1 Corinthiens 13). La pauvreté évangélique va au-delà de la raison. La raison ne vise qu'à posséder et contrôler, et non-être. L'amour-don (agapè) est l'être. La philosophie n'est pas tant l'amour de la sagesse, que la sagesse de l'amour-don (agapè).

Les vices de la cupidité et de l'avidité, si présents aujourd'hui comme hier, l'ont toujours été, et ce n'est pas le vilain capitalisme néolibéral qui en est la source. Les auteurs de La liquidation programmée de la culture, auraient avantage à y réfléchir. Réjean Bergeron aussi, dans son récent essai Je veux être esclave !, car la culture dans laquelle nous sommes engouffrés est celle de l'avoir faisant de nous des esclaves dociles. La culture de l'avidité, de la possession, est partout présente, et ce n'est donc pas l'hideux capitalisme néolibéral qui en est la cause; l'inverse est plutôt le cas.

La culture de l'avoir est à l'œuvre dans la science en particulier. Car, qu'est-ce que la science, sinon le désir de prendre, c'est-à-dire « comprendre », de prendre avec l'intelligence. Depuis le Siècle des Lumières, la nature est soumise à une contrainte de «préhension» au sens d'une «compréhension». C'est la raison instrumentale tournant à plein régime. La nature doit coûte que coûte livrer ses secrets. Le mot d'ordre fut d'abord lancé par Galilée en 1623, dans l'Essayeur, où le héros de la science moderne y écrit noir sur blanc que la philosophie est écrite en langage mathématique. René Descartes, dans son fameux Discours de la Méthode, écrira un peu plus tard qu'en se soumettant à ce langage mathématique, nous devenons «... comme maîtres et possesseurs de la nature

Débuta alors la rétrogradation de la philosophie qui devint la servante de la science. Nous assistons depuis à une usurpation éhontée du titre de « science » qui était traditionnellement attribuée à la métaphysique, discipline s'interrogeant sur l'être en tant qu'être. Aristote, son concepteur, affirme que la métaphysique n'a rien d'utilitaire, et qu'on la préfère à toutes les autres sciences, non en raison de ses résultats (il n'y en a pas), mais parce qu'elle constitue le connaissable par excellence. L'adage socratique Connais-toi toi-même ! trouve dans la métaphysique son point d'aboutissement, car l'être dont il est question, c'est notre propre être. Nous participons tous de l'être. En langage technique contemporain, nous sommes « branchés » sur l'être.

Gabriel Marcel fit valoir que, puisque nous participons de l'être, le problème de l'être n'en est pas un. C'est un mystère. Non pas quelque chose d'incompréhensible, d'inconnaissable, mais une source d'inépuisable pour l'intelligence.

La distinction entre problème et mystère est fondamentale. La science moderne carbure aux problèmes en recherchant de manière effrénée des solutions. C'est le mode par excellence de l'avoir.

Pour ce faire, la science objective les phénomènes; sa règle fondamentale étant précisément l'objectivité. Aucune considération personnelle, subjective, chez le scientifique, ne doit entraver l'étude du phénomène. Celui-ci doit être réduit à l'état de pur objet. Pour les phénomènes impliquant l'humain, par exemple, le comportement qu'étudie la psychologie, c'est moins aisé.

En fait, je ne suis puis me réduire à un pur objet, puisqu'alors je deviens autre à moi-même. L'être que je suis ne peut donc jamais faire l'objet d'une étude scientifique, c'est-à-dire objective. En somme, l'être ne peut être autre, c'est-à-dire non-être. Par conséquent, je suis pour moi-même un mystère inépuisable et jamais un problème.

La science moderne étend pourtant sa maîtrise sur tout et partout, même sur moi, en voulant me traiter comme un pur objet d'étude, c'est-à-dire comme un autre. Il en résulte un cul-de-sac. Les neurosciences par exemple avancent que je ne serais, au fond, que de la matière, mais une matière pensante. Quel formidable oxymore !

La culture de l'être a cessé en Occident lorsque la science moderne devint le tribunal suprême de toute vérité. Le mystère y fut banni. Mais il revient en force. Le retour du religieux le montre. Pour le philosophe, c'est le retour de la question de l'être, car je ne puis me réduire à l'état d'objet - devenir autre.

La métaphysique, c'est proprement la culture de l'être. Le pur plaisir de la contemplation (theôria). Le philosophe s'arrache alors du monde pour contempler l'immuable, l'être en tant qu'être. Il ne produit rien; ne change rien; il décrit plutôt ce que tout le monde a sous les yeux.

Dans un prochain billet, je montrerai que le phénomène navrant de radicalisation chez nos jeunes, ne s'explique pas autrement que par la culture de l'avoir dans laquelle nous baignons. L'Avoir asphyxie l'Être. Les jeunes, en particulier, en savent quelque chose.

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