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29/01/2018 16:16 EST | Actualisé 01/02/2018 14:47 EST

Jordan Peterson contre John Stuart Mill à propos du LGBT

C'est contre une réécriture grammaticale saugrenue de la langue de la loi C-16 que Jordan Peterson lutte.

FotoCuisinette via Getty Images

Jordan B. Peterson, professeur de psychologie à l'Université de Toronto, est engagé dans une lutte contre la loi fédérale C-16, adoptée le 18 novembre 2016, concernant la discrimination fondée sur l'identité et l'expression de genre. Le projet de loi fédérale C-16 répond à la croisade des LGBT les distinctions linguistiques immémoriales. Le controversé docteur Peterson s'élève contre ladite loi parce qu'elle brime sa liberté d'expression. Ici, au Québec, on se souvient d'une demande de Québec solidaire, de Manon Massé, visant à supprimer du vocabulaire le mot « patrimoine » parce que, selon elle, il véhiculerait un sens machiste. Manon Massé préfère « héritage culturel » au lieu de patrimoine qui renvoie étymologiquement à l'héritage du père. Cet usage serait discriminatoire, et devrait être remplacé par un terme neutre en genre.

C'est contre une réécriture grammaticale saugrenue de la langue de la loi C-16 que Jordan Peterson lutte. Le controversé professeur refuse de s'adresser aux personnes transgenres dans ses classes par les pronoms neutres (en anglais), tels que « ze, vis ou hir ». Il s'agit, selon lui, d'une limitation aberrante du droit à la liberté d'expression, la langue (anglaise) étant désormais soumise aux diktats de la communauté LGBT.

Une question se pose : sur quel principe la loi C-16 repose-t-elle ? Au nom de quoi, le gouvernant libéral de Justin Trudeau fait-il appel pour légitimer sa loi ?

Pour ma part, je ne vois pas d'autre principe que celui énoncé par le philosophe britannique, très libéral, du XIXe siècle, John Stuart Mill (1806-1873), dans son essai, De la liberté, publié en 1859.

Dans un célèbre passage, Mill énonce ce qu'il est convenu d'appeler le principe de non-nuisance (No Harm Principle) :

Ce principe est que la seule fin pour laquelle les hommes soient justifiés individuellement ou collectivement, à interférer avec la liberté d'action de n'importe lequel d'entre eux, est l'autoprotection. La seule raison légitime que puisse avoir une communauté civilisée d'user de la force contre un de ses membres, contre sa propre volonté, est d'empêcher que mal ne soit fait à autrui... Quant à l'aspect qui le concerne simplement lui-même, son indépendance est, en droit, absolue. L'individu est souverain sur lui-même, son propre corps et son propre esprit.

Remarquons-le bien : la loi C-16 ne déclare pas que le transgenre soit une bonne chose. Une loi n'est pas morale. C'est bien connu, le légal et le moral ne se recoupent pas parfaitement. C-16 dit simplement qu'aucun mal (aucune discrimination) ne doit être exercé aux LBGT. Comme le dit Mill, un transgenre est souverain sur lui-même, dans son propre corps et son esprit. C'est là l'esprit du principe millien de non-nuisance.

Détenir un droit, c'est détenir une protection. Le droit vise la protection de la liberté de chaque personne. C'est pourquoi le principe de Mill est tenu comme le principe libéral par excellence.

La grande difficulté avec le principe millien de non-nuisance réside précisément dans la détermination de ce qui est « nuisible » pour autrui. Deux homosexuels s'embrassent sur un banc public. Certains alors se sentent agressés par ce qu'ils voient. Le couple homosexuel porte-t-il, oui ou non, un tort aux hétérosexuels ? Trancher dans ces cas litigieux n'est pas simple.

Jordan Peterson prétend pour sa part que C-16 entrave sa pleine liberté d'expression. En ordonnant de désigner les personnes par leur orientation de genre, C-16 paraît imposer à Peterson une limite à sa liberté d'expression. La langue, en effet, est l'instrument de la liberté d'expression d'un groupe, l'apanage d'une majorité d'individus. Un groupe minoritaire, par leur vision de leur identité, ne saurait brimer en toute justice la langue d'une majorité d'autres.

Y a-t-il véritablement un tort commis à l'endroit de Jordan Peterson, même si la majorité libérale aux Communes pense que non ? Le principe de Mill est impuissant à le dire.

En tout cas, le psychologue canadien pense que le principe millien est, en un certain sens, « contre-nature ». Dans un essai tout récent et percutant, 12 Rules for Life. An Antidote to Chaos (Random House Canada), Peterson entend montrer que l'égalitarisme libéral de gauche va à l'encontre de réalités biologiques fondamentales basées sur l'évolution des espèces. Il écrit, en écorchant au passage la pensée gauchisante :

Ce qui importe, d'un point de vue darwinien, c'est la permanence, et la dominance hiérarchique, bien qu'elle paraisse être sociale ou culturelle, est là depuis environ un demi-milliard d'années. Elle est permanente. Elle est réelle. La dominance hiérarchique n'est pas le capitalisme, ni d'ailleurs le communisme. Ce n'est pas non plus le complexe militaro-industriel. Ce n'est pas le patriarcat – cet artéfact culturel arbitraire, malléable et muable. Ce n'est pas non plus une création humaine au sens le plus profond. C'est plutôt un aspect pratiquement éternel de l'environnement, et ce qui est blâmé comme ses manifestations épisodiques découle de son existence immuable. (12 Rules for Life, p. 14; ma traduction)

Le premier chapitre énonce la règle morale #1 afin d'éviter le chaos : tiens-toi debout bien droit ! (Stand up straight with your shoulders back). Peterson nous parle des homards; de leur longue existence sous-marine dans les profondeurs des océans depuis près de 350 millions d'années. Il y a des gagnants et des perdants. Le cerveau du homard-perdant sécrète moins de sérotonine, et davantage d'octopamine faisant en sorte que les perdants s'écrasent. Dans ces conditions, les homards-femelles, il va de soi, préféreront les homards mâles victorieux, en évitant de s'accoupler aux homards perdants.

Le philosophe Friedrich Nietzsche en appelait à la Volonté de Puissance. Sans le réaliser, l'auteur du Zarathoustra, rappelait à l'homme moderne que l'égalitarisme libéral est une maladie des faibles et des perdants qui gagnent les plus forts. Mais cela ne se dit tant la rectitude politique libérale est prégnante.

En tout cas, Jordan Peterson n'est certainement pas un esclave de l'esprit, selon le mot de G. K. Chesterton, lequel condamnait la pensée ne connaissant pas d'alternative à sa propre pensée. «... Cette incapacité de l'homme à formuler l'opinion de son adversaire – et souvent, son incapacité concomitante de formuler la sienne. (« L'esclavage de l'esprit » in La chose. Pourquoi je suis catholique, Climats, 2015, p. 268).

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