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25/12/2016 09:29 EST | Actualisé 25/12/2016 09:29 EST

L'intelligence de la foi

Il faut lire impérativement la Bible en collant au texte en ne cherchant aucun faux-fuyant. Toute tentative de chercher à lire autrement, c'est-à-dire intelligemment, le texte braqué sous nos yeux, constitue une esquive condamnable. Voilà la stratégie argumentative de Normand Rousseau dans son texte Pourquoi il faut lire la Bible au pied de la lettre. Il s'agit là cependant d'une forme du sophisme de la caricature.

«Dieu créa l'homme à son image, dit la Bible, les philosophes font le contraire, ils créent Dieu à la leur.» - Georg C. Lichtenberg

Pour lire la Bible, il faut faire preuve d'intelligence. C'est l'intelligence de foi, fides quaerens intellectum, selon la formule de Saint-Augustin. La lecture de la Bible exige du lecteur la fine pointe de l'esprit. Il faut être capable de faire la part des choses. Très souvent, surtout dans l'Ancien Testament, sont relatés des récits d'une rare violence. Par exemple, la prise de Jéricho par les israélites sous la houlette de leur chef de guerre, Josué (Josué 6). Tout ce qui était dans la ville fut massacré : hommes femmes, enfants et vieillards, même les bœufs, les moutons et les ânes...

Ce récit, comme tant d'autres, horrifie le croyant tout comme l'incroyant, surtout lorsqu'il paraît s'agir de la promesse faite par Yavhé de donner aux israélites leur bout de terre promise en annihilant les autochtones qui y habitent, les Cananéens, qui ont le malheur de ne pas adorer le Dieu des juifs. Comment Yavhé-Dieu a-t-il pu ordonner un tel massacre? Comment Dieu a-t-il pu servir de caution à une telle extermination? L'histoire de l'Occident montrera tristement par la suite que certains peuples justifieront leur conquête sanglante en faisant valoir la conquête des juifs de la terre promise. Songeons seulement à la conquête de l'Amérique.

Devant un tel récit sanguinaire, notre sensibilité moderne des droits de la personne se trouve sérieusement atteinte. Les athées et humanistes de tout poil collent donc à la figure du croyant ces infâmes ignominies ayant pour origine présumée Dieu lui-même. Comment dès lors croire encore à ce Dieu cautionnant de telles abominations?

Il faut lire impérativement la Bible en collant au texte en ne cherchant aucun faux-fuyant. En somme, le chrétien serait condamné à être un fondamentaliste littéraliste. Ce qui fait de lui un crétin. Toute tentative de chercher à lire autrement, c'est-à-dire intelligemment, le texte braqué sous nos yeux, constitue une esquive condamnable.

Voilà la stratégie argumentative de Normand Rousseau dans son texte, en réplique au mien, Pourquoi il faut lire la Bible au pied de la lettre.

Il s'agit là cependant d'une forme du sophisme de la caricature qui revient en somme à dire : il est inadmissible qu'un soi-disant Dieu d'amour ordonne ces abominations; par conséquent, ce dieu n'est qu'une lubie monstrueuse servant de justifications odieuses aux agressions des humains.

Bertrand Russell a jadis donné le ton dans Pourquoi je ne suis pas chrétien  : «Mon point de vue sur la religion est celui de Lucrèce [un philosophe athée et matérialiste de l'Antiquité latine, disciple de l'atomisme grec de Démocrite et d'Épicure]. Je la considère comme une maladie née de la peur et comme une source de malheurs indicibles pour l'humanité.»

Un jour, quelqu'un m'avoua sans broncher que le hockey, notre sport national, constitue une ignominie honteuse. Il n'y aurait, à l'écouter, que violence, massacre et boucherie. Évidemment, je tenais son propos comme exagéré et partiel; au mieux, une bonne blague. Il passait complètement à côté du but (sans jeu de mots!), ou du sens de notre belle religion sportive. Il était aveugle au sens.

Lorsque je demande à mes étudiants de lire un texte de philosophie, très souvent je réalise, consterné, qu'ils n'ont rien compris de ce qu'ils ont lu. Certains m'assurent qu'ils ont bien lu chacun des mots du texte! S'ils ont certes «lu» le texte, c'est au premier degré seulement. Ils ne l'ont pas lu au second degré puisqu'ils n'en ont pas saisi le sens. En d'autres termes, ils n'ont pas été en mesure de passer au second degré de la lecture texte, là où se trouvent les clés de compréhension, c'est-à-dire le but visé ou l'intention du rédacteur.

Apprendre à lire intelligemment un texte, consiste donc à le lire au second degré, c'est-à-dire à saisir ses intentions, son but, son sens, bref, à ne surtout pas le prendre au pied de la lettre. Comme disait Saint-Paul : « La lettre tue, l'esprit vivifie » (2 Corinthiens 3 6). Il s'agit bien de cela, du rôle déterminant de l'esprit dans la lecture. Et loin de moi l'idée d'une sorte de flux diaphane qui entrerait miraculeusement dans nos cerveaux lors de la lecture biblique. L'intelligence suffit. Mais il semble que ce soit encore trop demander à nos amis athées.

Je persiste et signe en invitant respectueusement Normand Rousseau et consorts à procéder à une lecture intelligente de la Bible, en s'informant de la formation des textes qu'ils ont sous les yeux. En l'occurrence, celui de Josué qui fut rédigé non pas au 13e siècle av. J.-C., mais plutôt au 7e siècle av. J.-C., donc pratiquement sept siècles après les soi-disant «événements» que relate son rédacteur. Ils apprendront aussi que l'annihilation complète des Cananéens par les israélites n'a jamais eu lieu, comme le confirment les données archéologiques. Que le but de ce texte ou le sens visé par ce texte, derrière les événements fabulés, c'est de faire confiance en Yavhé-Dieu qui tient ses promesses. Le reste est pour ainsi dire du baratin qui appartient à une certaine façon d'écrire l'histoire dans la culture ancienne.

Si le lecteur souhaite approfondir sa compréhension de la violence chez les peuples anciens, chez les Hébreux en particulier, je le renvoie instamment à l'œuvre magistrale de René Girard, en particulier à son étude devenue un classique des sciences de la religion, La violence et le sacré (1972); ou mieux encore : Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978). Il y apprendra qu'avec le christianisme, la violence «mimétique», comme l'appelle Girard, est celle, non plus attribuable à Yahvé-Dieu, mais aux hommes eux-mêmes. Jésus - Dieu incarné - devient le bouc émissaire. La «violence mimétique» se démasque, les hommes reconnaissant que leur violence est la leur, en aucune manière celle de Dieu.

Avant de crier le haro sur le baudet, servons-nous de l'intelligence. Fides quaerens intellectum. C'est la manifestation de l'Esprit. Certes, l'intelligence humaine est limitée, mais l'Esprit de Dieu œuvre en nous par l'exercice de l'intelligence.

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