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12/10/2016 09:35 EDT | Actualisé 12/10/2016 09:41 EDT

La disparition annoncée de la culture

Que dit le rapport Demers sur la culture? - Rien. Or, c'est précisément ce qui fait sauter les plombs de bon nombre d'intellectuels qui voient dans ce silence-radio une attaque en règle contre la «transmission de la culture»...

« La connaissance est en elle-même puissance » - Francis Bacon

Au Québec, il existe une sorte de réflexe compulsif consistant à toujours rejeter sur l'autre la faute dont on croit être soi-disant victime. C'est la rhétorique victimaire. Autrui est toujours coupable de notre propre misère. Le collectif La liquidation programmée de la culture en offre l'éclatante illustration. Le gros méchant «marché globalisé» du détestable néo-libéralisme, l'odieux monstre tentaculaire, etc., serait à l'origine de tous les maux en éducation, dont la transformation éventuelle, projetée, envisagée, supputée, des cégeps qu'annonce du bout des lèvres le non moins ignominieux rapport du Chantier sur l'offre de la formation collégiale portant le nom de son auteur, Guy Demers. Les Chevaliers de la culture se lèvent donc en bloc pour pourfendre l'odieux rapport Demers. Ce qui nous vaut le collectif en question.

Que dit le rapport Demers sur la culture? - Rien. Or, c'est précisément ce qui fait sauter les plombs de bon nombre d'intellectuels qui voient dans ce silence-radio une attaque en règle contre la «transmission de la culture», dont la formation générale au cégep - les cours de littérature et de philosophie - constitue, jusqu'à ce jour, l'ultime rempart contre la barbarie de l'hideux marché.

Quand je lis cette déclaration renversante de Stephen Hawking, ce réputé professeur à l'Université de Cambridge, suivant laquelle : «... la philosophie est morte, faute d'avoir réussi à suivre les développements de la science moderne, en particulier de la physique. » (Y a-t-il un grand architecte dans l'Univers ?, Odile Jacob, 2014, p. 11), je me dis que la déclaration de Hawking est encore plus troublante que tous les rapports Demers de ce monde, de sorte que, s'il faut appréhender une attaque en règle contre la culture (philosophique, en l'occurrence), celle-ci provient de bon nombre d'hommes de science, et pas du tout des odieux capitalistes. Ces derniers, en somme, ne font que suivre le conseil des scientifiques qui, apparemment, auraient disqualifié, non seulement la religion, mais la philosophie, principalement la métaphysique. Bon nombre de philosophes suivent docilement, voire servilement, les développements de la science. La philosophie devient ainsi la servante de la science en cherchant à justifier le «naturalisme matérialiste» de la science contemporaine.

L'actualité récente montre le pouvoir exorbitant que nous conférons à la science (médicale en particulier). Josée Blanchette aura soulevé la communauté scientifique des médecins contre elle par la publication de son récent essai. Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a répliqué à la journaliste qu'il ne lit pas ce genre de «littérature», préférant s'en tenir à la littérature scientifique. Message reçu: la littérature scientifique a la côte eu égard à toute autre forme de littérature. Bonjour la culture!

La science biologique, qui a aujourd'hui le vent dans les voiles, constitue une source intarissable de revenus pour le marché pharmaceutique.

Qu'est-ce donc que la science? Vaste question. Selon Yves Gingras, professeur d'histoire et de sociologie des sciences à l'UQAM, prometteur de la science contre la religion, «... ce sont des tentatives de rendre raison des phénomènes observables par des concepts et des théories qui ne font appel à aucune cause surnaturelle. C'est ce qu'on appelle le «naturalisme scientifique», ou encore le «naturalisme méthodologique», car il s'agit bien d'un postulat qui fonde la méthode scientifique.» (L'impossible dialogue. Sciences et religions, Boréal, 2016, p. 15).

Qu'advient-il, dès lors de la culture, de la littérature et de la philosophie, dans le cadre du naturalisme scientifique? D'après le célèbre biologiste britannique, Richard Dawkins (Le gène égoïste), la culture serait constituée de « mèmes » (du grec mimésis, imiter), sorte de gènes mentaux. Selon Dawkins, la culture ne fonctionnerait que par contagion des idées, c'est-à-dire de mèmes, un peu comme des virus mentaux qui s'agrippent à nos cerveaux. La culture humaine n'échapperait donc pas à l'évolution par sélection naturelle. C'est ce qui expliquerait la difficulté d'éliminer la religion dans l'humanité tant elle permet l'adaptation et la survie de l'espèce.

Si Dawkins a raison, la science biologique remet dès lors sur un plateau d'or au marché la possibilité de manipuler la conscience des gens afin de servir les intérêts du capital. La «culture» devient alors une sorte de décryptage du génome mimétique humain. Heureusement pour nous, la théorie de Dawkins est hautement contestée.

Peu importe. La science biologique, qui a aujourd'hui le vent dans les voiles, constitue une source intarissable de revenus pour le marché pharmaceutique. Nous vivons dans une culture - que dis-je, dans une civilisation - technocratique. Cela, il faut bien le comprendre. Pour ma part, la culture technocratique qui est la nôtre fait appel à une métaphysique implicite qui est celle du rationalisme. Des scientifiques comme Hawking et Gingras ne le réalisent pas, croyant que leur science ait mis au banc la métaphysique ainsi que la religion. C'est tout le drame de notre temps. Nos scientifiques ne savent pas qu'ils font de la métaphysique sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la littérature sans le réaliser.

La liquidation programmée de la culture? Bien sûr. Sa disparition fut annoncée chez René Descartes, dans son fameux Discours de la méthode. Il vaut la peine de relire ce passage aux accents prophétiques:

«...sitôt que j'eux acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j'ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s'est servi jusqu'à présent, j'ai cru que je ne pouvais les tenir cachées, sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu'il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m'ont fait voir qu'il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu'au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature

Comme le montre de manière lumineuse G.H. von Wright, dans Le Mythe du progrès (1987), la culture moderne est inféodée à la science laquelle règne en roi et maître depuis le Siècle des Lumières. Pour la philosophie, il s'agit de la disparition de la métaphysique, la « science de l'être en tant qu'être ». La liquidation de la culture a commencé par l'élimination de la métaphysique. L'élimination de la philosophie suivra sous peu, et les scientifiques en seront les premiers fossoyeurs.

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