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01/01/2017 09:44 EST | Actualisé 01/01/2017 09:45 EST

Chrétiens et non-croyants: deux récits de vie

Les récits de vie orientée d'un chrétien et d'un athée ou d'un agnostique n'ont pas les mêmes tenants et aboutissants.

J'ai toujours tenu les arguments en faveur de l'existence de Dieu, remontant à saint Thomas d'Aquin (1225-1274), comme étant, au fond, futiles et vains. Et je ne suis pas le seul croyant à penser de la sorte. Le grand thomiste français, Étienne Gilson (1884-1978), écrit dans L'athéisme difficile (1979) «Je me sens si certain qu'une réalité transcendante au monde et à moi-même répond au mot de Dieu, que la perspective de chercher des preuves de ce dont je suis si sûr me semble dénuée d'intérêt.» D'où vient donc cette certitude de foi qu'aucun argument rationnel ne semble assurer?

Très souvent, les croyants évoquent l'expérience spirituelle. De quoi s'agit-il? William James (1842-1940) l'a bien décrite dans son traité de psychologie religieuse Les formes multiples de l'expérience religieuse (1905). En gros, deux points marquent de l'expérience spirituelle.

1. Au départ, il existe chez le futur croyant un mal-être, un malaise, une inquiétude, etc.; quelque chose, en somme, va mal, voire très mal. 2. Puis, survient une délivrance où « quelque chose de plus grand que lui, mais de même nature : quelque chose qui agit dans l'univers en dehors de lui, qui peut lui venir en aide, et s'offre à lui comme un refuge suprême quand son être inférieur a fait naufrage.»

J'ajouterais, pour ma part, un troisième point, à savoir ce que le philosophe britannique David M. Holley - dans Meaning and Mystery (2010) - appelait un récit de vie orientée (life-orienting story). Suite à sa délivrance, la personne, témoignant de son expérience spirituelle, la décrit à l'aide de récits puisés dans une tradition religieuse. Pour le chrétien, il s'agit évidemment de récits relatés dans la Bible. Ces récits bibliques sont les mieux ajustés témoignant de ce qu'elle a vécu. En particulier, le récit de mort et de résurrection de Jésus colle parfaitement à son expérience spirituelle qui, précisément, présente la forme d'une mort et d'une résurrection.

Il faut bien comprendre que l'on atteint ici le cœur de la croyance du chrétien qu'il ne désigne d'ailleurs plus du mot simple, voir simpliste, de «croyance», mais de foi. La foi est autre chose qu'une simple croyance. Les juifs contemporains de Jésus croyaient en Yahvé-Dieu, mais ils avaient du mal à avoir foi en Lui, à Lui faire confiance.

Dans ses moments de doute, de faiblesse, d'angoisse, etc., le chrétien se rapporte constamment à sa «foi» en la mort et la résurrection de Jésus promise à tout croyant. Rien ne peut plus l'atteindre, pas même les problèmes périphériques de foi : conflits à l'intérieur de l'Église, véracité historique des évangiles, dogmes de la foi, etc.

La vie du croyant se trouve donc orientée par la foi selon laquelle Dieu l'a sauvé par les mérites de Jésus Christ, le fils de Dieu, mort sur la croix et ressuscité d'entre les morts.

L'une des critiques que font valoir les adeptes de l'autre récit de vie orientée, celui des athées et des agnostiques, est que l'expérience spirituelle en question est personnelle, sujette à interprétation. À leurs yeux, une expérience doit être objective, c'est-à-dire répétable dans des conditions normales et accessibles à tous. C'est le principe fondamental de l'objectivité inscrit au cœur de la science. C'est du moins le récit de vie orientée de l'athée et de l'agnostique. Toutefois, douter de l'expérience spirituelle décrite par James, c'est jeter un sérieux doute sur toute expérience, dont celles qui a cours dans la science elle-même. Bien avant la science moderne, Aristote soutenait la sphéricité de la terre en alléguant qu'un bateau s'éloignant à l'horizon disparaissait. Les tenants du caractère plat de la terre doutèrent de l'expérience visuelle en question, jusqu'au moment où le doute fut levé.

D'où provient maintenant le récit de vie orientée de l'athée et de l'agnostique? La version la plus limpide et le plus explicite se trouve chez Bertrand Russell dans sa «Profession de foi d'un homme libre » datant de 1904. Voici l'extrait essentiel.

Que l'Homme soit le produit de causes qui ne prévoyaient nullement la fin qu'elles accomplissaient; que son origine, son développement, ses espoirs et ses peurs, ses amours et ses croyances, ne soient rien d'autre que le résultat de collisions accidentelles d'atomes; qu'aucun feu, aucun héroïsme, aucune intensité de pensée et de sentiment ne peuvent préserver une vie individuelle de la tombe; que tous les travaux des âges, toute la dévotion, toute l'inspiration, tout l'éclat de midi du génie humain soient destinés à disparaître dans la vaste mort du système solaire, et que le temple entier de la réalisation de l'Homme doive inévitablement disparaître sous les décombres d'un univers en ruines (toutes ces choses, si elles n'échappent pas à la discussion, sont néanmoins si proches de la certitude qu'aucune philosophie qui les rejette ne peut espérer tenir debout). Ce n'est que sur l'échafaudage de ces vérités, sur le fondement ferme du désespoir inébranlable, que l'habitation de l'âme peut désormais être bâtie en toute sécurité. Tel est dans ses grandes lignes, mais bien plus dénué de finalité, plus vide de sens, le monde que la Science présente à notre croyance.

Ce récit de vie orientée ressemble à s'y méprendre à celui des existentialistes que reprendront en chœur Sartre et Camus. Le monde dans lequel nous habitons n'aurait, selon eux, aucun sens. Nous sommes donc confrontés au désespoir. Mais, tel un stoïcien, toujours selon Russell, nous ne devons pas faire preuve de lâcheté en ayant recours à un Être transcendant quelconque. Tel Sisyphe, injustement puni par les dieux, « nous devons imaginer Sisyphe heureux », écrit Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe.

Pour Russell, il s'agit de concevoir le monde comme le résultat de collisions d'atomes dans le vide. C'est la vision métaphysique matérialiste à laquelle souscrit Russell. C'est le récit de vie orientée de l'athée.

La principale difficulté à laquelle est confrontée ce récit matérialiste est que, puisqu'il n'y a que matière, que tout n'est que matière; donc, que tout sens découle de la matière, comment est-il encore possible de le dire et de le penser? Si tout n'est matière en effet, donc que tout est dénué d'esprit, c'est-à-dire de sens, comment est-il permis de communiquer qu'il n'y en a pas?

Je laisse le lecteur méditer sur ces deux récits de vie orientée.

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