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15/04/2016 10:46 EDT | Actualisé 16/04/2017 05:12 EDT

Le leurre du spectateur impartial

Suite du commentaire critique à propos de l'essai de Georges Leroux, Différence et liberté (Boréal, 2016).

Imaginons un jeu de langage que nous dénommerons : le jeu de langage du citoyen, ou de la démocratie. Le jeu de langage en question consiste à adopter ce qu'Adam Smith avait appelé le point de vue du spectateur impartial. C'est le but de l'apprentissage de l'éducation au pluralisme que défend Georges Leroux. Il ne s'agit pas de juger les diverses croyances morales ou religieuses qui circulent autour de nous. On ne peut pas parler ici de «relativisme moral ou», parce que le relativisme soutient une position sur la vérité alors que le jeu de langage du pluralisme met entre parenthèses la vérité. Dans ce jeu de langage, toutes les doctrines morales et religieuses ainsi que les philosophies ne sont considérées que comme des croyances.

L'élève, dans le programme d'Éthique et culture religieuse (ÉCR), ne saurait émettre oralement ou par écrit des jugements de valeurs, tels que : «La démocratie est l'esclavage du peuple pour le peuple et par le peuple», «La religion, c'est la soumission et non la liberté», «La morale est relative à chacun», etc.

Bon nombre de jeunes, ainsi que des d'adultes, pensent de la sorte. Le jeu de langage pluraliste de Leroux ne dit pas que ces jugements sont véridiques ou justes ; ils sont simplement hors-jeu. Leur valeur de vérité est, comme je l'ai dit, mise entre parenthèses, suspendue. Il s'agit pour l'élève de comprendre les raisons qui motivent ces jugements. Au final, il s'agit pour l'élève de surplomber la pluralité des jugements, des opinions, etc., afin d'accéder au point de vue de spectateur idéal pour être en mesure de porter un jugement rationnel et universel.

On reconnaît ici le modèle de l'homme kantien, du citoyen autonome idéal. L'éducation au pluralisme de Leroux constitue donc une éducation rationaliste. Seul ce point de vue rationaliste impartial serait soi-disant susceptible de conduire les jeunes à devenir des sortes de juges impartiaux, c'est-à-dire des êtres raisonnables ; bref, de bons citoyens.

Ce qu'il convient de remarquer, c'est que l'éducation rationaliste au pluraliste, constitue projet de vie bonne - même si l'éducation au pluralisme ne prétend ne pas enseigner la vie bonne. Il l'évidence, il s'agit ici d'un grand paradoxe, pour ne pas dire une contradiction manifeste, sur laquelle roule l'éducation au pluralisme. C'est le projet de vie de la démocratie. Ce que pense le jeune, son projet de vie à lui, propre, particulier, singulier, ça le concerne personnellement, mais pas en tant que citoyen. Ce qui importe, donc, c'est son point de vue en tant que citoyen.

L'apprentissage rationaliste du pluralisme moral et religieux conduit est par ailleurs défavorable à la religion. En effet, du point de vue de l'observateur impartial, celui du bon citoyen, la religion est foncièrement irrationnelle. Supposons qu'au terme de ses études primaires et secondaires du cours ÉCR, on demande à l'élève de traiter de la différence entre les valeurs de tolérance et de miséricorde, et de prendre position en faveur de l'une ou de l'autre. L'élève doit donc justifier son choix entre une valeur morale, la tolérance, et une valeur religieuse (chrétienne), la miséricorde.

Il faut donc que l'élève adopte le point de vue du spectateur impartial sur le sujet. Or, «tolérance» et «miséricorde» ne sont en aucun cas des mots synonymes. La tolérance procède de la raison et de l'intelligence des situations. La tolérance s'exerce à l'égard de comportements à la frontière des limites qu'une société se donne, ces limites variant selon les milieux, les âges, les cultures, etc. En tant que citoyen, je puis tolérer ce qui transgresse la limite, mais la tolérance a toujours une limite qui est précisément l'intolérable.

Que dira notre élève à présent à propos de la miséricorde? La miséricorde ne connaît pas de limite, car l'amour et le pardon n'en ont pas. Chez les chrétiens, la miséricorde est un don de Dieu1. La miséricorde est de l'ordre du divin, du transcendant ; donc, au-delà de la raison. La miséricorde prend donc sa source en Dieu qui est Amour (grec, agapè). L'être humain, lui, n'est capable que de justice. La miséricorde se situe donc au-delà de la justice parce qu'elle prend sa source dans le mystère de Dieu qui échappe à la raison. L'élève, adoptant le point de vue du spectateur impartial, c'est-à-dire comme citoyen, devra donc privilégier la tolérance au détriment de la religion L'éducation rationaliste au pluralisme incline donc vers la morale démocratique plutôt que pour la religion.

Personnellement, bien que ce ne soit pas la vertu que doive viser le bon citoyen, la miséricorde mérite d'être recherchée sans compter pour elle-même. Mais c'est là un autre «jeu de langage», celui du bonheur et de la vie bonne, qui n'est en aucun cas celui de l'éducation au pluralisme. Reste que, comme on le constate, l'éducation au pluralisme constitue, malgré son déni, une forme d'éducation morale citoyenne. Sa vertu première étant la tolérance.

Mais il y a plus : le pluralisme est foncièrement irrationnel! En effet, par définition, le pluralisme désigne l'incapacité de résoudre sur la base de la raison une valeur par opposition à une autre. C'est le sens véritable du pluralisme, qu'on trouve de manière exemplaire chez Isaiah Berlin, dans son fameux essai Deux conceptions de la liberté. Le rationaliste vit pour ainsi dire dans «un monde idéal où aucune valeur ne serait jamais perdue ou sacrifiée, dans lequel tous les désirs rationnels... pourraient être satisfaits - cette vision classique [rationaliste] n'est pas seulement utopique, mais insoutenable», soutient Berlin.

En adoptant le pluralisme, le rationalisme se réfute lui-même puisqu'il ne saurait trancher entre deux valeurs irréductibles. On ne saurait être à la fois pluraliste et rationaliste, puisque la raison est incapable de trancher entre deux ou plusieurs valeurs. Or, Leroux prétend être les deux à la fois. Ce qui veut dire que la résolution du pluraliste dans le cadre du rationalisme de Leroux implique que le choix d'une valeur, par exemple de la tolérance, par rapport à la miséricorde, ne repose pas sur la raison, mais sur un choix singulier. Pour ma part, je dirai que mon choix se fait sur la base de la foi, vertu théologale. C'est pourquoi que je choisis, moi, la miséricorde à la tolérance, car la miséricorde est au-delà, c'est-à-dire supérieure, à la raison humaine. Je considère que la miséricorde est plus haute, à mes yeux ainsi que du point de vue de la tradition religieuse à laquelle j'appartiens de plein cœur, le christianisme.


1L'un des derniers ouvrages du pape François s'intitule Le nom de Dieu est miséricorde.

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