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08/02/2017 09:16 EST | Actualisé 08/02/2017 09:16 EST

Des mots plus fort que les balles

L'ignorance que dénonce l'imam Guillet, c'est cette tendance profonde et obscure chez l'être humain qui engendre le mal; c'est-à-dire cette tendance réductionniste à l'abstraction consistant à réduire la richesse de l'autre à une simple étiquette.

À chaque attentat terroriste, fusillade ou tuerie, j'en reviens toujours à sa cause morbide, l'esprit d'abstraction. C'est l'analyse que le philosophe Gabriel Marcel (1889-1973), qu'on ne lit plus, malheureusement, fit déjà du fanatisme des masses (voir par exemple, Les hommes contre l'humain, paru en 1951) Dans mes billets antérieurs, j'en ai abondamment parlé. Je prie le lecteur de m'excuser si je reprends ces analyses à propos de la fusillade survenu à Québec, mettant en cause son triste auteur, Alexandre Bissonnette.

Lors de la cérémonie funéraire organisée vendredi le 3 février à Québec au centre des congrès en hommage aux six victimes de la tuerie de la mosquée, l'imam Hussein Guillet a déclaré : « L'ennemi, ce n'est pas Alexandre Bissonnette. L'ennemi, c'est l'ignorance ». L'imam a rajouté : « Quelqu'un a planté des mots plus forts que les balles dans son cerveau. Et qui en est responsable? Nous tous ! » (Journal de Montréal) Il faut être, à notre tour, extrêmement prudent pour ne pas planter des mots dans les cerveaux où les Québécois se verraient accusés d'être responsables des crimes d'Alexandre Bissonnette !

Que veut-on dire au juste par « des mots plus fort que les balles » ? Philippe Couillard a en rajouté en disant de son côté au lendemain de la tuerie : « Les mots prononcés, les mots écrits aussi, ne sont pas anodins. [...] Ils peuvent unir, guérir ou diviser et blesser. À nous de choisir », a-t-il lancé. De son côté, le maire de Québec, Régis Labeaume n'y ait pas allé comme d'habitude de main morte contre les discours haineux : « Il y a des choses qui ne pourront plus être dites », a-t-il déclaré.

Comme quoi au juste ? Pas de réponse précise. Le maccarthysme n'est pas loin. Au nom de la liberté, il faudra donc désormais limiter la liberté. Big Brother s'invite au Québec.

Mais comment de simples mots peuvent-ils avoir tant de pouvoir ? On nage ici en pleine mythologie laquelle recouvre un phénomène bien concret, celui que dénonce Gabriel Marcel, l'esprit d'abstraction. Qu'est-ce à dire ?

Nous vivons - est-ce besoin de le rappeler ? - dans une civilisation où triomphe la technique. Le propre de la technique, c'est d'être un outil visant à résoudre des problèmes. Le vivre-ensemble pose-t-il des problèmes ? À l'évidence. La politique va donc se muer en technique permettant un vivre-ensemble paisible. Le langage devra désormais être châtié. La rectitude politique sera de mise. L'autre, celui qui adopte des croyances différentes de la majorité, devra désormais être qualifié de « différent ». Il faudra désormais apprendre à respecter, voire surtout, apprécier la différence. D'où cette philosophie sociale et politique du pluralisme, de la tolérance - et, dans le pire des cas, du relativisme. C'est le fameux mot de Voltaire qui a cours : « Je ne suis pas du tout d'accord avec ce que vous dites, mais je mettrai ma vie en péril pour que vous ayez le droit de vous exprimer. » En somme, je me fiche bien de vos croyances, mais l'important c'est que vous ayez droit de les exprimer. Cela en dit long sur l'amour « formel » de l'autre.

L'autre n'est pas traité comme une personne à part entière. Ce qui importe, maintenant, c'est sa croyance; sa personne, c'est secondaire.

Mais, ce qui importe, c'est que l'autre, le différent, ne devient qu'une simple croyance, alors qu'il reste une personne à part entière, en chair et en os. Par abstraction, l'autre est dès lors réduit à n'être que sa croyance, ses valeurs, sa vision du monde. C'est-à-dire que l'autre n'est pas traité comme une personne à part entière. Ce qui importe, maintenant, c'est sa croyance; sa personne, c'est secondaire.

Alexandre Bissonnette visait non pas des personnes concrètes - Karim Hassane, Azzedine Soufiane, Aboubaker Thabti, Mamadou Tanou Barry, Ibrahima Barry, Khaled Belkacemi -, mais des « musulmans ». Les mots désignent des abstractions. Les personnes concrètes avaient une famille, épouse, des enfants, une histoire, un projet de vie, des blessures, etc. Bissonnette ne visait qu'une pure abstraction, l'islam, le musulman. Pour ce pauvre déséquilibré, vivant un sérieux mal-être, l'islam posait problème. La solution simpliste aura consisté à éliminer certains de ces adeptes.

Pour l'esprit d'abstraction, l'autre « n'est rien d'autre que cela...; il n'est pas autre chose que ceci... » L'esprit d'abstraction est réductionniste. Aussi, Gabriel Marcel, peut-il écrire : «... il est de toute nécessité que je perde conscience de la réalité individuelle de l'être que je puis être amené à supprimer. » (Les hommes contre l'humain, p. 117).

Le processus d'abstraction réduit l'autre à l'état de problème qu'il faut dès lors impérativement trouver la solution. Comme le disait Staline de manière sinistre : « La mort d'un homme est une tragédie. La mort d'un million d'hommes est une statistique. » En somme, on ne fait pas des omelettes sans casser des œufs ... Le langage nous joue alors des tours : l'autre, c'est une simple étiquette. Le pouvoir des mots, c'est le pouvoir de l'abstraction qui défigure l'autre.

Gabriel Marcel insiste : l'autre n'est jamais un problème à traiter, mais un mystère. Le monde du désir et de la crainte constitue le monde de la problématique. Je traite l'autre, objet de mes désirs, justement comme un objet, manipulable et instrumentalisé à ma convenance. Un problème se pose : comment satisfaire mon désir de l'autre, voire ma peur de lui ? Diverses solutions sont à portée de main, dont l'élimination pure et simple. C'est la solution désolante qu'aura choisie Alexandre Bissonnette, ainsi que toutes les consciences fanatisées. L'autre n'étant plus qu'un objet, qu'une étiquette, qu'un poteau, etc., il devient aisé de le liquider.

L'ignorance que dénonce l'imam Guillet, c'est cette tendance profonde et obscure chez l'être humain qui engendre le mal; c'est-à-dire cette tendance réductionniste à l'abstraction consistant à réduire la richesse de l'autre à une simple étiquette. Ce que Gabriel Marcel désigne comme le « péché ». En fait, le péché consiste à refuser et rejeter le mystère. À croire que l'être humain est capable de résoudre par lui-même tous les problèmes qui se présentent ou qui se présenteront à lui. C'est le péché de la toute-puissance. Alexandre Bissonnette est tombé dans ce piège qui hante les hommes depuis la nuit des temps.

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