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18/04/2016 10:09 EDT | Actualisé 19/04/2017 05:12 EDT

«Dead line»

Le nombre de personnes décédées non-réclamées par un proche dans la province a augmenté de 200% au cours de la dernière décennie.

Un air printanier vient nous redonner goût à la vie ces jours-ci. Que c'est bon pour le moral! La grisaille de l'hiver semble sans regret déjà lointaine. Un peu partout la nature s'apprête à renaître, à éclater de ses multiples couleurs pour notre plus grand plaisir. Malheureusement, au cours des derniers jours, plusieurs grandes personnalités ayant marqué par leurs talents la scène québécoise nous ont quittés abruptement, voire tragiquement, pour le grand voyage.

Pensons à Jean Lapierre, Rita Lafontaine, Marcel Dubé, Bernard Lamarre, Jean Bissonnette, Jean Martin. Nous faisons tous face aux aléas de la vie, à l'inéluctable passage des ans, au destin quoi. Ces départs nous rappellent crûment combien la vie est fragile, limitée. Sans trop prévenir, elle viendra nous rappeler que tout parcours terrestre prend fin, qu'un autre destin suivra qui s'élancera désormais dans une autre dimension inaccessible et éternelle à jamais. C'est ça aussi la vie, celle qui s'estompe qu'on le veuille ou non, un bon matin.

La mort n'oublie personne et laisse indifférents peu de gens, elle fait peur même. Pour bien des gens, c'est un sujet de conversation à éviter, presque tabou quoi! Il faut dire que notre monde de l'excès, de l'immédiateté et de l'intensité esquive de toute évidence cette fin terrestre. Tout semble basé sur le vivre ici et maintenant. Mais on ne pourra y échapper et l'on doit s'y préparer. Voilà que jeudi dernier, le gouvernement de Justin Trudeau a procédé au dépôt de son projet de loi sur l'aide médicale à mourir. II avait été toutefois précédé par la loi québécoise concernant les soins de fin de vie entrée en vigueur le 10 décembre 2015. Le projet de loi fédérale, selon plusieurs analystes, ouvrirait la porte au suicide assisté et à l'euthanasie volontaire. Un long débat à prévoir!

Au Québec, saviez-vous qu'elles sont nombreuses les personnes qui meurent dans l'oubli, l'anonymat le plus total? Il y a des chiffres qui donnent le frisson. Le nombre de personnes décédées non réclamées par un proche dans la province a augmenté de 200% au cours de la dernière décennie. En 2015, c'est plus de 400 Québécois morts dans la plus grande indifférence.

À la morgue, des dizaines de corps sont congelés en attendant que l'on «trouve preneur». En fait, des gens meurent dans l'oubli, sans une intervention des familles. Quelle tristesse! Imaginez, on note qu'en 2014, 110 corps de bébés mort-nés ou n'ayant survécu que quelques heures n'ont pas été réclamés par les parents. En 2011, triste record, il y avait 167 petits corps non réclamés selon les données de l'Agence des services sociaux. Comment se fait-il que dans ce Québec hypermoderne des centaines de personnes décèdent dans l'indifférence la plus totale? Personne ne mérite de mourir seul!

La mort est un passage important et elle se prépare. La nouvelle loi québécoise concernant la fin de vie favorise dans beaucoup d'hôpitaux du Québec la mise place et l'accès à des soins palliatifs, de fin de vie. Avec le vieillissement de la population, le nombre de décès ne finit plus de grimper. Malheureusement, nos services hospitaliers n'ont pas encore à ce jour toutes les structures adéquates pour accueillir tous les gens en fin de vie. Le docteur Serge Daneault, spécialisé en soins palliatifs depuis plus de vingt ans, signale la nécessité d'accompagner les mourants, dans leurs derniers moments de vie. «Les mourants nous laissent un trésor de vie. Nous ne mourrons pas pour soi, mais pour ceux qui vivent, qui restent. Il y a des gestes d'une grande tendresse en ces moments de départ», me disait-il en entrevue.

Je me souviens de la mort récente d'un de mes oncles. Il avait refusé l'acharnement thérapeutique et avait dit tout bonnement à son médecin: «Vous avez été très gentil avec moi, mais ma course est terminée et on se reverra de l'autre bord.» Entouré des siens, il est mort paisiblement en exprimant aux siens combien il les aimait et qu'il les accompagnerait de là-haut. Il avait posé à ce moment-là un geste d'immense tendresse envers ses enfants avant de partir. Au fond, il avait compris que la mort, c'est aussi pour ceux qui restent et qui devront poursuivre avec courage et persévérance le chemin de la grande humanité.

Depuis quelques décennies, le Québec a vécu des changements majeurs sur le plan social. La famille n'est plus ce qu'elle était, elle exprime ses valeurs différemment. De plus, de nombreuses familles ont vécu des déchirures et des tensions profondes. Plusieurs parents, malheureusement, ont été parqués dans des résidences sans visite régulière de leurs proches. Ils sont plus nombreux qu'on le pense, c'est une réalité que l'on ne peut nier. La mort est souvent mal comprise, voire à éviter. Lors d'un décès, tout se fait rapidement, sans prendre le temps de vivre le deuil en famille; et hop!, on passe à autre chose!

«L'expérience de la naissance est la première expérience de l'émergence de la mort», déclarait la célèbre Françoise Dolto dans son excellent livre Parler de mort (1998). Notre venue au monde nous inscrit dans la lignée de ceux qui vont mourir. C'est la mort des autres qui, constamment, nous fait prendre conscience de notre condition mortelle. Le désir de vivre, de créer, d'aimer, ne se nourrit-il pas de défis, d'obstacles? Et, sans l'horizon lointain de la mort, cette énergie intérieure s'éteindrait probablement à tout jamais. Somme toute, il revient à dire que nous avons psychologiquement besoin de la mort pour vivre.

Entre vous et moi, vivre éternellement serait sans nul doute d'un ennui sans fin. Le fabuliste Jean de Lafontaine disait: «La mort ne surprend point le sage: il est toujours prêt à partir.» Les lugubres statistiques sur les corps non réclamés au Québec sont un indice assez percutant sur le sens et la valeur que l'on porte à la vie. Elle a une valeur sacrée et je le répète, personne ne mérite de mourir seul et oublié. Comme chantait si justement notre troubadour national Félix Leclerc: «C'est grand la mort. C'est plein de vie dedans.» Nous verrons dans les prochaines semaines ce que nos parlementaires d'Ottawa en diront finalement de cette fin de vie.

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