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17/10/2016 08:08 EDT | Actualisé 17/10/2016 08:08 EDT

Les télécommunications au Canada: chute ou renaissance?

Où nous conduirons les télécommunications au cours des 25 prochaines années? Le Canada pourra-t-il préserver l'existence d'entreprises nationales comme Bell, Telus, ou Rogers ou même régionales comme Shaw ou Vidéotron? La concurrence internationale est à nos portes qui s'infiltre par les applications.

La sortie la semaine dernière de mon nouvel ouvrage L'explosion des télécommunications, 1956 à 2016 a mis fin à un travail de plus de 10 ans. À l'origine, il s'agissait d'une « simple » mise à jour de L'empire invisible, une histoire des télécommunications au Canada jusqu'en 1992 que j'avais mis un an à rédiger. Que s'est-il passé qui a nécessité un tel temps de travail ?

En 1992, l'industrie des télécommunications au Canada constituait une « success story » avec Nortel qui régnait à la tête des manufacturiers mondiaux : Ericson, Alcatel, Lucent et Cisco. Que ce soit en commutation, en fibre optique ou en sans-fil, les produits canadiens avaient la réputation d'être les meilleurs. On pouvait arpenter le monde et on avait de fortes chances de croiser en chemin un sous-traitant de Nortel et fier de l'être. La mise à jour a mis en évidence la chute en moins de 15 ans d'une industrie qui était l'image de marque du Canada. Je décris ci-dessous les faits les plus pénibles qui résument cette chute :

  1. Montréal a longtemps été la métropole des télécommunications du Canada avec le siège social de Bell, de Bell Canada International, de Télé-Direct et de Téléglobe Canada. Spar Aérospatiale fabriquait des satellites de communications dans l'ouest de l'île et depuis 1999 un Institut international des télécommunications assurait la formation industrielle, la gestion des outils collectifs de la R-D et offrait des services technologiques. Montréal était la vitrine des télécommunications canadiennes. Tous ces organismes constituaient au Québec un noyau dur en télécommunications.
  2. Aujourd'hui, ces compagnies ont disparu ou leurs sièges sociaux ont migré en catimini vers Toronto, à l'instar de Bell qui conserve à Montréal une coquille vide sans pouvoir de décision. De ces fleurons, il ne reste à Montréal que Vidéotron et le laboratoire d'Ericsson.
  3. La faillite de Nortel a laissé un trou béant dans la fabrication d'équipement que le succès éphémère de BlackBerry n'a pas comblé. Le centre d'excellence d'Ottawa que l'on qualifiait de Sillicon Valley North n'est plus : que sont devenues les Mitel, Newbridge ou JDS Uniphase ? D'exportateur et de leader mondial, le Canada est devenu un importateur net de produits de télécommunications.
  4. La fin de Nortel a mis un terme au plus important laboratoire de R-D au Canada longtemps connu sous le nom de Recherches Bell-Northern (BNR). Un laboratoire de BNR à L'Île-des-Sœurs a été englouti dans la catastrophe alors qu'il menait des travaux avant-gardistes dans les domaines de l'intelligence artificielle et de la reconnaissance de la parole.
  5. En conséquence, Bell investit des sommes dérisoires en R et D, soit environ 167 millions de dollars sur des revenus de plus de 21 milliards de dollars (2015). Même ordre de grandeur chez Telus. C'est un ratio de R-D inférieur à celui de l'industrie de la bière ou de la construction, pourtant des secteurs peu connus pour leur innovation.

Difficile en 2016 d'écrire à coups de fanfare sur les réalisations du Canada dans le monde. Les télécommunications canadiennes ont rétréci comme une peau de chagrin. Mais était-ce tout ce qu'il y avait à dire sur l'évolution de cette industrie ? Ce serait oublier qu'en 1992, la quasi-totalité des télécommunications vivait encore sous le régime du monopole. Envoyer un courriel du Canada en Europe relevait de l'acrobatie technologique, le web n'existait pas et le téléphone mobile ne servait qu'à téléphoner, pas à écrire, filmer, photographier, jouer ou à se guider en mode GPS. Un monde s'est effondré, c'est vrai et il est utile de le souligner, mais un autre a pris sa place qu'il convenait de documenter.

Bonne nouvelle 1 - le sans-faute du CRTC

Qui est responsable de cette métamorphose des télécommunications amorcée en 1992 ? En premier lieu, il y a le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). En effet, Internet a été construit par l'industrie informatique et le monde universitaire sur des infrastructures de télécommunications, mais sans que les entreprises de télécommunications ne s'en aperçoivent. Ces entreprises ont pris le train en marche. Sans la concurrence imposée par le CRTC, il n'y aurait pas eu d'Internet grand public. Or, c'est le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications qui a introduit la concurrence. Les dirigeants d'entreprise n'aiment pas qu'on le leur rappelle, mais derrière chaque succès dans le secteur des télécommunications, il y a l'intervention du régulateur. Ainsi, aujourd'hui, l'accès Internet à haute vitesse est un des principaux postes de croissance de l'industrie des télécommunications.

Bonne nouvelle 2 - les nouveaux plans d'affaires

Nous avons noté que les télécommunicateurs comme Bell et Telus investissent peu dans la R-D. Paradoxalement, ces mêmes entreprises innovent plus que par le passé. Seulement, l'innovation a changé de nature. Elle ne réside plus dans les produits, elle va se cacher dans l'évolution des modèles d'affaires. La clé du succès passe par la convergence contenant-contenu qui fait qu'une entreprise comme Bell se trouve en concurrence avec Vidéotron dans la téléphonie et le câble, mais aussi dans la télévision et la production de contenus écrits.

Il faut guetter les nouvelles formes que prennent Bell, Telus, Rogers ou Vidéotron qui ne ressembleront demain à rien de ce que nous connaissons aujourd'hui.

Où nous conduirons les télécommunications au cours des 25 prochaines années ? L'explosion des télécommunications nous apprend à penser en parallèle : demain, les réseaux filaires et mobiles seront complètement intégrés. Non seulement serons-nous toujours connectés, mais les objets qui nous entourent seront eux aussi connectés. Le Canada pourra-t-il préserver l'existence d'entreprises nationales comme Bell, Telus, ou Rogers ou même régionales comme Shaw ou Vidéotron ? La concurrence internationale est à nos portes qui s'infiltre par les applications. Netflix nous apporte une programmation mondiale que nul gouvernement ne peut réglementer. Nos habitudes de consommation des médias changent à grande vitesse et les entreprises de communications sont au centre de ce renouveau.

Le Canada a perdu ses mastodontes avec la chute de Nortel, et du premier BlackBerry. L'avenir de ses télécommunications repose maintenant sur la fluidité de sa capacité à innover. Il faut guetter les nouvelles formes que prennent Bell, Telus, Rogers ou Vidéotron qui ne ressembleront demain à rien de ce que nous connaissons aujourd'hui. Il ne faut surtout pas négliger les PME comme Accedian Networks, Genetec, GUAVUS, Haivision, SDP ou Solutions Aldea pour savoir où réside la capacité de renouveler le savoir-faire en télécommunications. Partout règne une fébrilité intense où l'on invente de nouvelles solutions de connectivité ou de nouvelles applications de contenus avec en définitive, un seul et même objectif : faciliter la vie de l'usager.

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