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13/02/2019 15:07 EST | Actualisé 13/02/2019 15:07 EST

Affaire Huawei: le Canada perd à tout coup

L’affaire Huawei est typique d’un pays gangrené par la loi du profit immédiat qui est en train de voir sa recherche scientifique compromise.

AP Photo/Andy Wong
En se faisant complice de cette mauvaise action, le gouvernement canadien a fait preuve d’un manque de jugement politique flagrant dont sont aussi victimes les deux Canadiens emprisonnés en Chine pour une affaire qui ne les concerne en rien.

Quand des agents de la GRC passent les menottes à la vice-présidente Finance de Huawei Technologies, madame Meng Wanzhou, le samedi 1er décembre 2018 à l'aéroport de Vancouver, ils ouvrent une crise internationale maladroite et contraire aux intérêts du Canada. La maladresse est celle du premier ministre Justin Trudeau qui a tout de suite déclaré qu'il avait été prévenu «quelques jours à l'avance» de l'arrestation, mais n'avait rien fait pour l'entraver.

Normalement, un État soucieux de ses intérêts aurait discrètement prévenu les autorités chinoises de la menace qui pesait sur une de ses ressortissantes. Pendant «quelques jours», le sort des relations entre le Canada et la Chine ont été entre les mains d'un homme. Il a eu tout le temps de réfléchir. Mais il n'a rien fait.

Que reprochent les États-Unis à Huawei Technologies?

Essentiellement, d'avoir fait des affaires en Iran alors que ce pays était frappé par un embargo américain. Mais les États-Unis poursuivent une politique nébuleuse en Iran qui les a poussés en 2015 à conclure avec un accord international sur le nucléaire et la levée des sanctions qui touchaient ce pays, puis à dénoncer ce même accord en 2018.

N'est-ce pas une raison politique qui a motivé les États-Unis dans les deux cas? Or, il faudrait que tous les pays vivent à l'heure des vicissitudes du programme politique américain en considérant la position du moment comme une immuable «règle de droit»?

Les États-Unis sont tellement conscients du caractère politique, au sens partisan du terme, de leur querelle avec l'Iran, qu'ils ont assorti la demande d'extradition de madame Meng Wanzhou de toute une série d'autres accusations, dont une au moins est totalement étrangère à la question iranienne.

Huawei Technologies aurait espionné l'entreprise de téléphonie cellulaire T-Mobile et dérobé des secrets relatifs à son robot surnommé Tappy. Il s'agit d'un équipement plutôt ordinaire qui sert à tester les téléphones intelligents avant de les commercialiser.

La querelle entre Huawei et T-Mobile remonte à 2014 et languissait devant le tribunal fédéral de Seattle sans avoir attiré l'attention de quiconque, tant les poursuites entre géants de haute technologie sont multiples.

Souvenons-nous de la façon dont BlackBerry avait été harcelée pendant des années par une firme d'avocats américains qui prétendait avoir des droits sur la messagerie électronique. Au demeurant, T-Mobile est la filiale de Deutsche Telekom et il est plutôt inusité pour les États-Unis de prendre à cœur les intérêts d'une compagnie étrangère et, en particulier, allemande.

Huawei est le leader technologique de la 5G

Alors pourquoi cette animosité américaine à l'égard de madame Meng Wanzhou? La femme d'affaires est la fille du fondateur de Huawei Technologies et c'est bien cette entreprise qui est visée. Créée il y a une trentaine d'années, Huawei est aujourd'hui la plus grande entreprise de fabrication d'équipement de télécommunications au monde. Ses revenus avoisinent les 100 milliards de dollars É-U par an, soit le double du numéro deux, Cisco Systems. C'est un succès spectaculaire qui écrase les autres réalisations chinoises, tous secteurs confondus.

La clé du succès de Huawei est l'investissement massif dans la recherche et développement (R-D). Près de 14 milliards de dollars en 2017, ce qui représente environ 14% des revenus. Ce ratio devrait être porté à 20-30% au cours des prochaines années. À titre de comparaison, Nokia et Ericsson investissent 15,7% de leurs revenus dans la R-D, Cisco 12,8%, Apple seulement 8,2%... Or, ces chiffres stagnent quand ils ne baissent pas. Mais ce n'est pas tout.

Les entreprises de télécommunications européennes ou américaines qui veulent se doter d'une technologie innovante achètent des «start-ups» plutôt que d'investir en R-D.

La qualité de la R-D de Huawei n'est pas la même que celle de ses concurrents. Au cœur de la stratégie de Huawei se trouve un pari sur la recherche fondamentale. Environ 10% de l'enveloppe budgétaire allouée à la R-D est consacrée à la science pure. Tous ses concurrents misent sur la recherche appliquée quand ils ne délaissent pas en bloc la recherche.

Le véritable enjeu est l'Internet des objets

L'immense effort de Huawei commence à porter ses fruits puisque cette entreprise a mis au point, avant tous ses concurrents, une offre de télécommunications sans fil 5G. Il ne s'agit pas d'un simple accroissement de la vitesse de transmission par rapport au 4G, mais d'un saut qualitatif qui supprime presque entièrement le temps de réponse des appareils connectés, en offrant une latence de l'ordre d'une milliseconde, contre 10 ms dans les réseaux actuels.

À un tel degré de réactivité, ce ne sont plus les êtres humains qui sont visés, mais les machines et, en particulier l'Internet des objets. Il devient possible d'actionner un objet distant en quasi-temps réel.

Précisément, la 5G permet l'ultra-connectivité, c'est-à-dire la mise en ligne simultanée de jusqu'à un million d'appareils par kilomètre carré, que ce soit à l'air libre ou dans les édifices. Bref, la 5G est au cœur du monde de demain.

Pour la première fois, ce n'est pas une compagnie américaine qui est à la tête de la rupture technologique, mais une compagnie étrangère et, qui plus est, chinoise. L'ennemi absolu. Impossible d'accuser Huawei d'avoir copié les plans de la 5G sur des compagnies américaines — aucune compagnie américaine n'est sur les rangs — seuls Ericsson et Nokia concurrencent Huawei, mais elles ont deux ans de retard.

Incohérence de la politique américaine

L'affaire Huawei est typique d'un pays gangrené par la loi du profit immédiat qui est en train de voir sa recherche scientifique compromise. Ce qui est nouveau, c'est qu'une personne soit prise en otage par le gouvernement américain et se voit menacée d'une peine de prison pouvant aller jusqu'à 30 ans ou plus si les peines sont considérées comme cumulatives, pour des gestes qui auraient dû se régler à une table de négociation.

En se faisant complice de cette mauvaise action, le gouvernement canadien a fait preuve d'un manque de jugement politique flagrant dont sont aussi victimes les deux Canadiens emprisonnés en Chine pour une affaire qui ne les concerne en rien.

Le pire dans cette affaire est que le gouvernement américain, divisé en plusieurs tendances contradictoires, nage en plein chaos, et que le Canada ne peut espérer aucune reconnaissance, encore moins une contrepartie, pour sa complicité.

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