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23/05/2018 06:00 EDT | Actualisé 23/05/2018 06:00 EDT

Québec: en quoi le 3e lien fera de François Legault un autre Stephen Harper

Legault et Harper ont un point en commun: ils consacrent chacun leur vie politique à un projet qui nécessite un bouclier contre la science.

LA PRESSE CANADIENNE

Quoi? Stephen Harper? Pourquoi mentionner son nom aujourd'hui? Probablement parce que l'histoire a une capacité à se répéter. Legault et Harper ont un point en commun: ils consacrent chacun leur vie politique à un projet qui nécessite un bouclier contre la science. Traçons le parallèle.

Harper, dont l'épicentre de ses appuis politiques était en Alberta, a caressé le projet cher à cette région: développer l'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta. Quand le prix du baril va au-delà de 70 cents le baril, ce secteur devient un investissement rentable. Il a dû toutefois faire face à des critiques concernant les émissions de gaz à effet de serre de cette production. Et au-delà de la production, le produit lui-même, ça reste du pétrole. Il doit aussi donner des chances à des projets d'oléoducs d'aboutir. Mais... les gaz à effet de serre, est-ce un réel problème? Pas pour Harper, qui a déjà avoué son climatosceptisime dans le passé.

Legault de son côté peut déjà s'enorgueillir d'avoir fait de la région de Québec son château fort. Il n'a suffi que d'un engagement: le 3e lien. Pourquoi était-il devenu important? Dans une stratégie commerciale pour rejoindre un public majoritairement automobiliste, divers médias d'opinion ont porté ce sujet à l'avant-plan dans les années précédentes. Il faut dire que c'était trop facile. À première vue, pour quiconque est profane à ce sujet, il paraît évident que la décongestion d'un lien se résout par la construction d'un autre. Et pourtant... il n'en est rien. Études et experts dans le monde parlent aujourd'hui dans le même sens: augmenter la capacité routière, surtout autoroutière, ne décongestionne pas. C'est une réalité que ces mêmes médias d'opinion ont toujours cachée. Qu'importe. Pour François Legault, la table est déjà mise. Aussi bien se mettre à table. C'est pourquoi il est allé jusqu'à affirmer qu'on n'a «pas besoin de faire beaucoup d'études» - 3 mai 2018. Alors, allons-y pour la promesse à 4 milliards de dollars. Il misera sur la difficulté à faire passer le message contraire. Mais une fois au gouvernement, comment va-t-il gérer tout ça? Va-t-il devoir s'inspirer de Harper?

On peut toutefois penser qu'il ne voudra pas laisser la possibilité à des fonctionnaires de l'État québécois d'y mettre leur grain de sel.

Que Legault soit en porte à faux avec des experts dans le monde ne l'a pas dérangé jusqu'ici. On peut toutefois penser qu'il ne voudra pas laisser la possibilité à des fonctionnaires de l'État québécois d'y mettre leur grain de sel. À l'instar de Stephen Harper, ou même Donald Trump, qui ont fait pression sur des services gouvernementaux pour forcer leur silence sur l'origine humaine du réchauffement climatique, François Legault voudra éviter que des fonctionnaires se réfèrent au trafic induit par le changement structurel qu'est le 3e lien, phénomène largement étudié et documenté dans la science économique.

Un positionnement contre-scientifique a aussi donné lieu à des relations de presse difficiles pour Harper, qui a pris des moyens hors de l'ordinaire pour contrôler son message. Les ministres du cabinet ont été ainsi privés d'une liberté de parole, privilégiant le contrôle par le bureau du PM plutôt que la délégation de tâche. Forçant également la rareté des questions de journalistes en limitant les occasions au minimum. Est-ce là donc un modèle pour la promotion future du 3e lien, quand on insistera sur des questions qui dérangent?

Notons que les libéraux ont mis en place un bureau de projet pour le 3e lien. Or, cela dépend aussi ce qu'on entend par 3e lien. Peut-être un peu à reculons, les libéraux se sont aussi ralliés à l'idée quand la pression de l'opinion est devenue forte. Donc, bureau de projet, oui, mais pour étudier toutes, mais vraiment toutes, toutes, toutes les possibilités. Y compris celles n'impliquant que du transport en commun. Et devinez quoi? Le trafic induit, celui-là même qui rend tous les experts sceptiques sur les gros projets routiers sera pris en compte dans ses études. Alors on peut s'attendre à toutes sortes de conclusions potentielles, comprenant des scénarios avec et sans lien routier.

Évidemment, les pros 3e lien dépeignent ce bureau en dérision, vu comme une façon de retarder le projet qui, pour eux, doit se faire «naturellement» à l'est de la ville, près de l'île d'Orléans, au nom du bouclage de l'autoroute qui ceinture la région. Et pourtant, l'efficacité de cette façon de faire du XXe siècle n'a jamais été appuyée scientifiquement. On peut alors comprendre que Legault n'a «pas besoin de beaucoup d'études». Il voudra réduire au minimum la collecte de données, rappelant une obscure manoeuvre de Harper quand il a mis fin au caractère obligatoire du recensement, unanimement décrié dans la communauté scientifique. Tant chez les écologistes et que chez les caquistes, ce bureau de projet est vu cyniquement comme une stratégie politique de Couillard. Pourtant, rarement aura-t-on vu une initiative politique donner autant de latitude à des fonctionnaires, libres sur le diagnostique et sur les solutions.

Ne soyez pas surpris, la CAQ s'est déjà engagée à «réorienter» ces travaux. Et c'est là l'essence même du modèle Harper. L'appareil gouvernemental, dans son approche scientifique, est alors dépeint comme politiquement engagé. C'est ainsi qu'on réduit son champ d'action. On réoriente.

Comment assurer notre compétitivité dans le monde en laissant dans l'ombre des connaissances qui pourtant ne peut qu'aider?

En cette ère où la science n'a pas toujours le dernier mot, où l'opinion rapide peut être érigée en vérité, où l'intérêt à court terme l'emporte, tout ça est typique d'une certaine droite politique d'aujourd'hui. Pas toute la droite, mais une certaine droite. Comment assurer notre compétitivité dans le monde en laissant dans l'ombre des connaissances qui pourtant ne peut qu'aider? Il existe une expression relatant ce navrant état de fait: le tiers monde. Et le tiers monde pourrait devenir très différent de ce qu'on a connu. Gaspiller pour les pays riches n'est pas une chose grave dans l'immédiat. Mais à la longue, cela pourrait bien être la cause d'un basculement de l'ordre mondial. Le développement, le vrai, n'est pas forcément dans les routes. Il est dans une gouvernance qui sait assimiler les meilleures connaissances.

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