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Le Grand Délire du 3e lien ou pourquoi la CAQ devra ramer fort

On fait une grave erreur de priorité en voulant placer tout nos efforts sur un 3e lien, dont l'utilité est fortement contestée chez les spécialistes.
Le chiffre de 400 millions a été avancé pour restaurer le pont de Québec. C'est seulement le dixième du budget du 3e lien. Et plus on attend, plus ce coût va augmenter.
Le chiffre de 400 millions a été avancé pour restaurer le pont de Québec. C'est seulement le dixième du budget du 3e lien. Et plus on attend, plus ce coût va augmenter.

Le Grand Délire, c'est le nom d'un concours lancé par Accès transport viable, un organisme à Québec faisant la promotion de la mobilité durable. Le but est de publier sur les réseaux sociaux des propositions farfelues au sujet du 3e lien, entre Québec et Lévis, dans le but de dénoncer l'incohérence du projet.

Cette stratégie repose sur l'humour. Toutefois, on peut se demander si cette situation est vraiment humoristique. Le thème du 3e lien dans la région de Québec a fait ressortir tout ce qu'il y a de plus dysfonctionnel dans un débat public, et tout cela aux frais des contribuables de l'ensemble du Québec.

Oui, tout ce que vous allez lire se passe bien au 21e siècle dans notre belle capitale.

Un sujet remis au goût du jour

Le 3e lien a beaucoup d'alliés. Il a d'abord été remis dans l'actualité par des stations de radio toujours à la recherche d'un contenu croustillant. Elles ont, avec succès, misé sur l'excitation d'un nouveau grand projet pour les automobilistes.

Quand il y a un accident sur le pont et que ça bloque, ils en profitent à chaque fois. Mais pas question de regarder l'envers de la médaille. Radio X avec Jeff Fillion est certainement à la proue de ce bateau. C'est celui-là même qui déclarait que «le tramway est un complot de sociologues et que tous les économistes sont contre ça». Or, ça ne marche pas comme ça. Ça c'était la genèse qui, même si elle témoigne de l'ignorance, n'est pas vraiment scandaleuse. Ensuite, ça se corse.

Sous la pression populaire, les libéraux ont institué un bureau de projet qui a pour mandat d'étudier toutes les possibilités pour améliorer la circulation entre les deux rives.

Sous la pression populaire, les libéraux ont institué un bureau de projet qui a pour mandat d'étudier toutes les possibilités pour améliorer la circulation entre les deux rives. Les solutions n'incluant pas de nouveau lien routier sont aussi dans le mandat. Par exemple, l'aménagement des accès aux ponts existants pourrait être amélioré. L'insertion d'un transport en commun, etc.

Le but est d'étudier le potentiel non utilisé des structures existantes. Dit comme ça, c'est logique. Or, certaines figures politiques sont allées jusqu'à «dénoncer» ces études. Le premier d'entre eux: François Legault. Oui, celui à qui on s'apprête très probablement à céder le pouvoir et qui se pose en champion de l'économie a affirmé qu'on a «pas besoin d'études» et a bien l'intention de court-circuiter les autres options pour se consacrer exclusivement à un 3e lien routier à l'Est. Point à la ligne. C'est comme ça maintenant qu'on veut gérer une dépense de quatre milliards de dollars de vos taxes et impôts.

C'est ici que l'expression «grand délire» commence à prendre son sens.

Une autre figure politique a choisi de jouer dans ce registre, Gilles Lehouiller, le maire de Lévis. Il avait pourtant la tête froide il y a quelques années. «Ça va à l'encontre des études de circulation du ministère des Transports», soulignant du même souffle que l'augmentation de la circulation sur les ponts est beaucoup moins forte qu'ailleurs. Ça, c'était en 2011.

De concert avec la CAQ, la stratégie - à peine voilée - semble être de limiter les études au minimum pour éviter des preuves embarrassantes sur le vrai niveau de pertinence du 3e lien.

Depuis, il s'est laissé emporter dans une guéguerre depuis l'abandon du SRB commun avec Québec et cherche maintenant tout les prétextes pour cogner contre les gens qui veulent des études approfondies sur le 3e lien. De concert avec la CAQ, la stratégie - à peine voilée - semble être de limiter les études au minimum pour éviter des preuves embarrassantes sur le vrai niveau de pertinence du 3e lien.

Contrairement au maire Labeaume de l'autre côté du fleuve, Gilles Lehouiller, tout comme François Legault, ont montré dans cet enjeu qu'ils préfèrent gouverner par sondage plutôt que d'assumer un vrai leadership pour le bien public. Pour couronner le tout, des organisations ultraconservatrices comme Storm Allience et la Meute ont affiché leur appui. Que sont-ils venus faire là-dedans, si ce n'est que pour confirmer l'anti-intellectualisme ambiant...

Qui sont ceux qui doutent de la pertinence d'un 3e lien?

Ce sont des académiciens, des scientifiques, des gens expérimentés dans leur domaine qui voient ce qui se passe dans plusieurs grandes villes et qui comprennent que le modèle de développement de 1960 est à remettre en question.

Un projet comme celui du 3e lien est en fait à contre-courant dans le domaine de la planification urbaine.

Un projet comme celui du 3e lien est en fait à contre-courant dans le domaine de la planification urbaine. Des problèmes avec ce projet, il y en a un paquet. Sans en faire la liste exhaustive (on en parlait dans un texte précédent), mentionnons notamment la prolifération de la banlieue qui sera difficile à empêcher.

On peut anticiper une accentuation de la congestion des liens routiers en quelques années. L'argument des accidents qui bloquent, ici, ne tient plus, car on reproduit les mêmes schémas. Si ce n'était que cela, ce ne serait pas si mal. Oui, vraiment, mais ça ne s'arrête pas là.

Le fait est qu'on peut étendre la ville n'importe où ailleurs autour de Québec. On peut étendre le style de vie de banlieue à l'américaine à bien des endroits en périphérie, mais cette fois on veut l'étendre à l'extrême est de Lévis. Exactement là où ça prend un lien à quatre milliards de dollars. Cette fois, on est vraiment en plein délire.

Alors pourquoi à l'est?

Les partisans du 3e lien ont des arguments pauvres pour répondre à ça. Il y a la fameuse ceinture d'autoroute à boucler autour de la région, mais cela ne s'appuie sur rien. En ceinture, en girafe, en tire-bouchon, il n'y a pas un schéma qu'on a prouvé plus efficace. D'autres vont dire que le vieux pont de Québec va bientôt arriver à sa fin de vie utile et qu'on doit prévoir son remplacement. Mais qu'en est-il vraiment?

Le pont de Québec fait beaucoup parler de lui, notamment depuis que Jean Hemond, ingénieur en construction naval, a diffusé des photos de parties du pont où il fait état de déformations. Il a récemment affirmé: «Le pont est en fin de vie. Combien lui reste-t-il de temps? On ne le sait pas. S'il arrive une catastrophe comme une tempête de verglas, un tremblement de terre de force 7 ou un accident de train ou de bateau, il est fort probable que le pont n'existera plus».

Un ingénieur naval est-il la bonne personne à qui se référer? Les ponts, c'est l'affaire du génie civil.

Il faut fouiller pour mettre ses déclarations en perspective. D'abord, un ingénieur naval est-il la bonne personne à qui se référer? Les ponts, c'est l'affaire du génie civil. Quand on se réfère à Mario Fafard, professeur en génie civil à l'Université Laval, on a un autre point de vue. «Il faut faire une étude, mais, selon moi, il n'y a pas de raison pour qu'il ne dure pas cent ans (de plus)».

Il est intéressant de visionner un débat organisé par «Grands enjeux politiques - Chute de la chaudière», un groupe qui s'intéresse à divers sujets politiques. On y voit Jean Hemond et Mario Fafard échanger sur le sujet:

- «Le pont subit les premières étapes d'un renversement», dit Jean Hemond.

- «Là, vous y allez fort, répond M. Fafard. Je fais confiance aux ingénieurs qui travaillent là dessus. Si c'était comme ça, le pont serait fermé. Là, vous faites peur au public (...)»

- «Il y a déformation plastique...»

- «Les logiciels d'aujourd'hui, SAP90, Safi, peu importe, sont capables de calculer tout ça sans aucune difficulté. Et s'il y avait un problème, les ingénieurs le sauraient et il y aurait une intervention».

- «Ils ont augmenté le poids des trains...»

- «Peu importe, ils n'ont pas le choix de vérifier que le pont reste intègre. (...) Les calculs sont très avancés aujourd'hui. À l'époque ils calculaient à la mitaine, c'est pour ça qu'il y avait des hypothèses. Quand je parle avec Denis Beaulieu (du même département), à chaque fois il me dit ce pont-là a deux fois trop d'acier dedans et c'est vrai. Trop d'acier parce qu'il ne voulait pas qu'il retombe, ne voulait pas revivre le traumatisme.»

À de multiples reprises, on voit en Jean Hemond quelqu'un qui cherche des occasions pour semer un doute sur l'état du pont, alors que Mario Fafard montre qu'il est beaucoup plus au fait des pratiques du génie civil et sait reconnaître le vrai danger du faux.

Jean Hemond devrait faire plus attention dans ses déclarations, car même s'il en connaît un bon bout dans l'ingénierie, ce n'est visiblement pas quelqu'un qui a fait des calculs. Les mathématiques devraient avoir le dernier mot ici. Là où M. Hémond a raison: le CN devrait rendre publics ses rapports d'ingénieur. Cela éviterait de laisser les gens dire n'importe quoi.

On se retrouve dans une tempête parfaite pour gaspiller quatre milliards de dollars.

Bref, on se retrouve dans une tempête parfaite pour gaspiller quatre milliards de dollars. Des spectacles de radios pour simplifier le problème, des politiciens pour choisir la voie la plus facile et pour ajouter à la confusion un ingénieur qui choisi de beurrer trop épais.

Le chiffre de 400 millions a été avancé pour restaurer le pont de Québec. C'est seulement le dixième du budget du 3e lien. Et plus on attend, plus ce coût va augmenter. Il est temps que les pouvoirs publics reprennent cet ouvrage en main. Le CN n'attend que cela.

On fait une grave erreur de priorité en voulant placer tous nos efforts sur un 3e lien dont l'utilité est fortement contestée chez les spécialistes. La CAQ, si elle forme le gouvernement, risque de devoir ramer fort pour justifier son projet au reste de la province.

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