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18/12/2015 03:42 EST | Actualisé 17/12/2016 05:12 EST

«Un bonhomme plein d'histoires» ou les chemins de la liberté: un audacieux livre pour les tout-petits

Dans Un bonhomme plein d'histoires, l'auteure nous présente un récit encore plus original : s'il s'agit toujours d'une redécouverte des contes célèbres à travers les yeux de notre bonhomme, ce dernier rencontrera celles et ceux qui ont été floués par le destin, les laissés-pour-compte de ces fameuses histoires.

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans de prison pour avoir exprimé son opinion.

«L'homme est à inventer chaque jour.»

Situations II, Jean-Paul Sartre

Ce dernier livre de Marie-Hélène Jarry pour les tout-petits est la suite de son « bonhomme sans histoire » paru l'année dernière un peu avant les fêtes de Noël aux éditions Les Heures Bleues.

Dans le précédent opus, notre bonhomme cherchait sa raison d'être, les raisons de sa présence dans ce monde et pensait souffrir d'une terrible tare: il se trouvait ordinaire ! Il avait alors compris que seul est ordinaire celui qui suit l'histoire qui a déjà été écrite pour lui... À la quête de ses origines, notre bonhomme sans histoire avait démontré que s'il n'était pas certain de son identité, il avait néanmoins un caractère: il n'était pas du genre à se décourager ! Dans ses recherches de connaissance de lui-même, il avait traversé bien des mondes peuplés des personnages qui, à l'inverse de lui, étaient très connus : une des fées de l'histoire de la Belle au bois dormant, l'Ogre et sa femme dans le Petit Poucet ou encore le Vilain petit canard.

Dans Un bonhomme plein d'histoires, l'auteure nous présente un récit encore plus original : s'il s'agit toujours d'une redécouverte des contes célèbres à travers les yeux de notre bonhomme, ce dernier rencontrera celles et ceux qui ont été floués par le destin, les laissés-pour-compte de ces fameuses histoires.

Ainsi vous croiserez le Petit bonnet, le minuscule frère du Chaperon rouge chassé de la forêt magique parce qu'il avait fredonné une chanson qui risquait d'effrayer le loup; Cybèle, la mystérieuse joueuse de harpe qui devait épouser son amour le Prince et qui fut évincée par l'arrivée de Cendrillon; Constance, la vieille et énergique fermière, elle aussi expulsée de la forêt pour avoir refusé d'échanger avec le magicien un haricot magique de son potager contre une vache grasse.

On comprendra assez vite qu'ils n'ont pas vraiment fait ce qu'on attendait d'eux, qu'ils ont commis ce qu'on appelle communément des « erreurs de parcours » ou encore qu'ils se sont bercés d'illusions. Mais notre bonhomme, le petit paumé, et son équipe de damnés de la terre, s'épauleront avec une candeur et une générosité à toute épreuve dans les situations douloureuses.

On sent alors émerger du récit une critique des règles qui nous contraignent à rester à la place que l'on nous a désignée ou des ribambelles de tromperies qui nous affligent et nous incitent à nous oublier nous-mêmes ou même à devenir fous. Voilà très certainement une critique non pas du rêve, mais bien au contraire, une critique des illusions, des rêves préfabriqués qui nous rendent tout autant malheureux lorsqu'ils nous manquent que lorsque l'on parvient à les atteindre.

Notre bonhomme est bien différent de ses compagnons de voyage : lui qui souffre de l'absence de passé et les autres qui n'ont un passé que trop chargé. Une quête d'identité avant tout, mais également une quête de sens par rapport aux traumatismes vécus. Tout ceci est exacerbé par une soif d'aventure commune, ils avancent ensemble, chacun avec leur passion : le chant, la harpe, le jardinage ou encore comme notre bonhomme qui lui, crayon à la main, continue d'inventer chaque jour son histoire ou, tout du moins, qui continue d'essayer...

On ne peut qu'être admiratif devant cette communion des différences, on ne peut qu'avoir de l'empathie pour ces personnages qui, bravement, partiront ainsi à la reconquête de leur destin, regagneront à travers la chaleur de l'amitié et du respect une joie qui leur est propre, beaucoup plus savoureuse, plus réelle et amplement plus émancipatrice.

L'auteure nous démontre que notre identité n'est pas figée, car elle fluctue, elle ne cesse de se transformer au fil des jours, des années, au gré des événements, des rencontres, mais que surtout, elle progresse grâce à l'effort que nous mettons à penser le monde qui nous entoure, et ce dans la joie comme dans la tourmente.

Penser, c'est ce que notre bonhomme ne cesse de faire. Être et penser sont pour lui indissociables, c'est un littéraire. Mais la réponse que semble avoir trouvé notre bonhomme à son questionnement perpétuel, à sa quête d'identité, s'apparente beaucoup à celle d'un André Malraux qui disait que «l'homme est ce qu'il fait»! Alors, il ose et embrasse un avenir tout aussi incertain qu'exaltant. Tous quitteront leur désert pour traverser les mers vers les «îles imaginaires».

Les illustrations originales et très colorées de Jean Hudon ne font plus que simplement illustrer le récit, elles l'accompagnent, le complètent : texte et image se parlent, se renvoient l'un à l'autre et déploient en nous notre faculté à imaginer, à inventer.

J'ai adoré et je ne mâche pas mes mots... Marie-Hélène Jarry nous offre une perception oblique du monde*, personnelle, incarnée, qui nous présente les travers de la grande histoire (des contes), et fait montre d'une sensibilité qui nous entraîne joyeusement à la réflexion et nous pousse à prendre du recul par rapport aux situations, aux événements de la vie.

Ces personnages, ce sont mes frères et mes sœurs, ce sont mes amis!

À lire, à voir, à réfléchir avec les tout-petits...

NB: S'il vous reste encore des cadeaux à faire pour Noël... ce livre littéralement adorable est disponible dans toutes les bonnes librairies québécoises et en ligne sur Amazon. Sinon, il est bien sûr disponible à l'Espace jeune de la Grande bibliothèque de Montréal et certainement dans d'autres bibliothèques au Québec.

Autres ouvrages de Marie-Hélène Jarry:

  • Un bonhomme sans histoire
  • Un temps de lapin
  • À la recherche du tikami
  • Quand les fantômes me réveillent
  • Les Grandes menaces
  • La Fête dans la salle de bains

*«Une fois affirmée la teneur opaque et non moins incarnée de la perception, Merleau-Ponty montre qu'il faut la comprendre comme vision oblique du monde et, plus encore, praxis collective. L'individuation est un processus immanent de différenciation dont les trajectoires ouvrent pourtant un champ de transcendance puisque son mouvement vital permet d'ancrer le sujet dans un espace sans cesse à l'épreuve du partage commun qu'il institue. L'individuation est donc, paradoxalement, genèse parallèle des différenciations et ineinander du Je et du Tu dans ce que Merleau-Ponty nomme un «tourbillon d'ontogenèse», et qui est désormais l'autre nom donné à la circularité diffuse qui caractérise ma relation au monde.» Individuation et vision du monde. Enquête sur l'héritage ontologique de la phénoménologie, Élodie Boublil, Éditions Zeta, 2014.

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