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03/06/2015 12:01 EDT | Actualisé 02/06/2016 05:12 EDT

Mad Max: le féminisme, ce héros!

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans de prison pour avoir exprimé son opinion.

«Sans mère on ne peut pas aimer, sans mère on ne peut pas mourir.» - Hermann Hesse, Narcisse et Goldmund, 1930.

Cette phrase de Hermann Hesse résumerait à elle seule ce dernier opus de la série Mad Max. La mère originelle - la Terre - est à l'agonie, la plupart des autres mères sont mortes et les survivantes sont en fuite dans ce monde apocalyptique, pas si surréaliste que cela. Frôlant de très près le plus radical des nihilismes, chaque être n'en finit pas de mourir... interdisant à chacun une possible ontologie.

Vous n'avez pas encore vu ce Mad Max? Voici quelques mots pour vous donner l'envie de vous déplacer le voir!

C'est du très bon Mad Max: trois lignes de scénario, un monde rock and roll, violent, bête, sanguinolent, sablonneux, épuré au... max!

Le scénario: Max et Furiosa, ainsi que les dernières mères, sont «pognés» - au sens littéral du terme - ensemble dans une machine de guerre pour fuir les vrais fous qui usent de l'eau, du pétrole et des armes pour régner sur un peuple d'esclaves qui les idolâtrent. Ça devrait interpeller pas mal de monde...

Sans mot dire...

On ne philosophe pas dans ce film, pas de traces de psychologie non plus, strictement aucun verbiage, tout est austérité, sécheresse, coups, peaux lacérées et hémoglobine. Logos a quasiment foutu le camp pour laisser toute la place à Topos: un monde apocalyptique où seul ce qui se fait «sentir» et interpréter est ce qui est montré, l'action que les uns et les autres font, ou ne font pas, pour transformer ou non ce lieu commun, écologiquement et humainement ravagé. C'est l'image qui est intelligente... Intéressant point de vue du réalisateur George Miller, père également des précédents Mad Max.

J'irai même jusqu'à dire que la parole est ici plutôt présentée négativement: la plupart du temps, lorsqu'elle est élaborée, c'est celle d'un pouvoir tortionnaire...

De la nature des essences

Dans un monde où ni l'amour, ni même la mort ne semblent être des options viables pour se soustraire à l'horreur, hommes et femmes recherchent un moyen de survivre, de résister aux pires souffrances, ou encore de s'enfuir en espérant rebâtir quelque part un meilleur monde.

Nous comprendrons pourquoi un des thèmes principaux est celui de la foi, des diverses «destinations» que celle-ci peut prendre dans une telle situation.

Les plus nombreux sont celles et ceux qui sont brisés, vivant dans la plus complète indigence et voués à une foi extatique qui les maintient dans le plus parfait immobilisme, la foi jouant un rôle médusant qui sidère l'esprit pour le rendre complètement inefficace.

C'est sur la route que va se jouer le véritable combat, dans l'action, entre ceux qui essaient désespérément de retrouver en eux l'essence qui rendait possible autrefois une certaine forme d'humanité, et ceux qui cultivent une autre essence, celle de la bestialité sur laquelle s'assoit leur «foi», source de pouvoir.

Au-delà de l'extrême violence du film, ce dernier raconte la complémentarité mais aussi l'opposition entre la nature animale et la nature spirituelle de l'Homme, d'où le grand chaos qui règne sur cette route unique...

Furiosa et les mères entretiennent une foi qui relève de l'ordre du magique, un élément extérieur, positif, une «bonne étoile» qui leur donne non seulement un supplément de volonté, mais qui pourrait éventuellement leur accorder une forme de rédemption si elles parvenaient à changer les choses, modifier leur destinée.

Enfin, il y a Max, qui n'a comme foi que la foi en l'autre, sans cesse à réévaluer dans un immense trou béant d'incertitude. Max, assumant sa culpabilité, la conséquence d'actes qui le maintiennent dans la plus grande solitude, ne croit guère à une possible rédemption.

Des hauteurs des féminismes

Dire que George Miller adopte une posture résolument féministe est un euphémisme. Le réalisateur embrasse plusieurs positions féministes dans son film, de la plus radicale - celle du clan isolé des femmes guerrières - à la plus «fraternelle» - celle des mères survivantes.

Sans commentaire, sans le moindre jugement à leur encontre, certaines femmes sont montrées se pliant aux règles écrasantes des hommes et à l'image sempiternelle de la mère unifonctionnelle, reproductrice. Mais la plus importante part du film est réservée aux autres, sur la route, qui se battent avec courage - supportant maintes douleurs mais aussi défiant la mort - pour se réapproprier leur corps et leur liberté.

Ne vous laissez pas avoir par les critiques faussement féministes, réactionnaires et pudibondes comme l'est celle de Louis Guichard dans le journal Télérama: «Par exemple, Miller se prononce contre les harems de dictateurs. Quelle audace! Pour le reste, voilà un film féministe qui déshabille gratuitement les filles, mais jamais le torse de son acteur.»

Certaines femmes sont effectivement dénudées, objectivées, utilisées, sacrifiées, parce que ce film montre le pire. On évolue dans le pire... Le bon observateur remarquera aisément que ce sont les esclaves - hommes et femmes - qui sont dénudés. Les guerrières, ainsi que Max et Furiosa, sont habillés.

George Miller semble partager la position de l'ethnologue Germaine Tillion: «L'humanité ne survivra que si elle est féministe».

Aux hommes barbares qui contrôlent avec violence le ventre des mères pour assurer leur propre descendance de mâles, George Miller oppose les guerrières qui se battent non seulement pour leur liberté mais aussi pour préserver les graines... qui permettront - peut-être - à la vie, à ce monde, de renaître.

Enfin, George Miller opère un changement important dans le monde Mad Max, où Furiosa partage la vedette à égalité avec son compagnon de voyage à tel point que l'on se demande qui accompagne l'autre.

Max et Furiosa n'ont pas les mêmes rêves, pas le même vécu, pas les mêmes souffrances, pas le même corps et donc pas les mêmes intentions, ni les mêmes sentiments... Max semble opter pour une fuite en avant et Furiosa pour une fuite en arrière.

Le film met à mal les traditionnels clivages sexistes hommes-femmes et, sur cette route chaotique, on assiste véritablement à une réconciliation hommes-femmes sur fond - enfin - de saine interdépendance et de mutuelle compréhension, qui seront particulièrement incarnées par deux personnages secondaires... histoire de laisser planer le doute sur les sentiments et les intentions des deux héros et d'envisager peut-être un autre volet à cette série.

Une prothèse sans l'ombre d'un manque

Un détail qui n'en est pas un: comment interpréter le choix de George Miller - qui ne laisse presque rien au hasard - de présenter Furiosa avec un avant-bras coupé et équipée d'une prothèse?

Vous ne vous laisserez plus jamais berner une seule seconde par la position machiste qui consiste à penser qu'il manquera toujours quelque chose à la femme pour être l'égale de l'homme...

Ce n'est pas vraiment extrapoler que de voir à travers le choix de cette prothèse une percutante critique contre le discours machiste qui prétend que les femmes ont quelque chose «en moins» pour livrer bataille, qu'elles sont moins fortes, moins équipées physiquement - et par là, psychologiquement - pour combattre et qu'elles devraient assurément, toujours selon ce discours, user d'autres atouts (leur sexe, les courbes de leur corps) et d'autres stratégies (la séduction, la tendresse, la ruse, etc.) pour rivaliser avec les hommes!

Vous comprendrez qu'à chaque corps - fut-il même handicapé - correspond une infinité de possibilités qui peut avec force, volonté et intelligence, mener au même but, au même effet. Ainsi, vous seriez bien mal pris si on vous demandait, de Max lorsqu'il relève sa tête de la poussière ou de Furiosa lorsqu'elle revêt ses peintures de guerre, lequel est le plus rapide, le plus fort, le plus intelligent, lequel anticipe mieux le danger, résiste le mieux à la douleur, aide le mieux l'autre, ou encore explose le mieux la tête de son adversaire lorsque la situation l'exige! Vous comprendrez sans mal que cette prothèse incarne en image le défaut, le véritable «manque» dans le discours machiste.

De la force des images et des couleurs

Dans ce monde apocalyptique, désertique et presque muet, le film aurait pu paraître assez pauvre et ennuyant s'il ne reposait que sur l'enchaînement d'actions, mais il n'en est rien! La manière dont sont mis en scène les divers éléments dans l'image (personnages, machines, catastrophes naturelles, etc.) renforce plus encore l'antagonisme entre ces éléments et décuple l'intensité de la lutte qui se joue devant nous.

Idem pour le choix et la disposition des couleurs qui s'entrechoquent. Si George Miller mène avec brio sa caméra, on ne peut qu'être impressionné également par le travail de John Seale, le directeur de la photographie.

Les couleurs semblent non seulement refléter les états d'âme des personnages, mais également les situations ou les différents combats qui se mènent. Que dire des orgies de couleurs primaires ultra-vives qui s'affrontent, ou encore des tableaux monochromes synonymes d'impasse ou annonciateurs de plus grandes catastrophes...

Ajoutez à ce cocktail très coloré et un peu kitsch le montage syncopé de certaines images, et vous commencerez vous-mêmes à sentir à votre corps défendant l'urgence du message, des enjeux de civilisation que nous adresse George Miller...

Bref, un pur film d'action plutôt complexe si on prend le temps de réfléchir un peu entre deux têtes coupées, deux membres écrasés ou simplement après le film... et donc sujet à d'intelligents débats.

Les acteurs font honnêtement ce qu'ils doivent faire.

Enfin, quelques éléments du scénario sont prévisibles, surtout si vous vous demandez quel personnage va passer l'arme à gauche durant cette épique et cruelle traversée... c'est une tuerie! J'ai serré l'accoudoir de mon fauteuil durant tout le film et j'ai même parfois oublié de manger mon pop-corn...

Bienvenue dans le Mad Maxmade in 2015, où le défi consiste à réfléchir avec les yeux!

Ma note: 8 sur 10.

N. B. : Ne vous attendez pas à retrouver l'ancien et charismatique Max, qui jouait de sa belle gueule et sur qui reposait l'essentiel du film... il partage sa place et demeure peu prolixe... Pas verbeux ce film je vous disais... Âmes sensibles... s'abstenir !

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