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06/01/2016 02:15 EST | Actualisé 06/01/2017 05:12 EST

Restes humains, entre fragmentation et disparition : la superbe exposition de Mathieu Hénault à l'Usine C

Le jeune et particulièrement doué artiste Mathieu Hénault expose actuellement trois séries de toiles réalisées à différentes époques à l'Usine C de Montréal.

«La fonction de l'artiste est fort claire: il doit ouvrir un atelier, et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient.» Francis Ponge.

Les médias ne parlent définitivement pas assez de peintures et de peintres. L'omniprésence de l'image médiatique (télévision, Internet, affiche publicitaire, etc.) semble écraser par son incroyable prolifération les visions du monde de ces autres créateurs d'image. Nous semblons oublier ou minimiser l'impact qu'a sur nous la simple présence de l'œuvre d'art, du tableau.

Un tableau ne s'éteint pas, il n'est pas virtuel, il a une épaisseur, une texture, un fond et possède un caractère singulier, non reproductible à l'infini comme l'est justement l'image médiatique.

Le jeune et particulièrement doué artiste Mathieu Hénault expose actuellement trois séries de toiles réalisées à différentes époques à l'Usine C de Montréal. Bien que distinctes, celles-ci semblent collaborer pour nous ramener non seulement à notre finitude, mais aux pièges que nous nous sommes créés pour la rendre encore plus absurde.

À la croisée de plusieurs courants artistiques, entre art figuratif et art conceptuel, la démarche artistique de Mathieu Hénault pourrait s'apparenter à ce qu'on appelle le réalisme visionnaire : l'intention, la vision du monde de l'artiste, prime sur la volonté de rendre la réalité des choses. Si la qualité de la technique de Mathieu Hénault est particulièrement impressionnante, s'approchant au plus près d'une vérité optique, c'est la réflexion de l'artiste sur cette période de notre histoire qui rend ses œuvres très intéressantes, riches de significations nouvelles propres à nous faire mieux appréhender notre époque et sa réalité.

Pour ce faire, Mathieu Hénault utilise dans un premier temps la photographie pour capter cette réalité et obtenir une première image. L'artiste se sert par la suite de procédés numériques pour mettre en scène les différents éléments de sa photo en réalisant divers découpages, éliminant ce qu'il pense devoir éliminer, soustraire à la vue pour, paradoxalement, concrétiser sa vision et entamer son travail de peintre. Par là, grâce à cette approche réaliste initiale, l'artiste instaure une véritable communication, un pont, entre l'observateur et la vision du monde plus globale qu'est sa peinture qui comprend une perception à la fois objective, mais également subjective, plus abstraite, plus poétique du monde - autrement dit, une vision plus exhaustive du réel.

La montagne (en cours de réalisation), acrylique sur toile, 103cm x 137cm, 2015.

Première série: Débris

Avec l'homme, apparaît le déchet: souvent laid, inutile, impropre à l'usage, qui gêne ou qui devient une nuisance par sa surabondance.

Ces traces de la présence de l'homme, ces indices d'un mode de vie dont lui seul est responsable, apparaissent comme des métaphores de l'homme lui-même: ces objets agonisants, marqués par le temps, que sont les déchets ne vont pas sans rappeler sa propre obsolescence ou encore le traitement qui lui est parfois réservé par notre société. Nombreux sont les artistes contemporains qui ont utilisé les déchets comme matériaux pour réaliser leurs œuvres afin de témoigner de la folie consommatrice de l'homme ou encore du peu d'intérêt que ce dernier porte à la conservation de son environnement. Ce qui est plus rare, et donc beaucoup plus original ici, c'est que l'artiste se concentre exclusivement sur le traitement de l'image, sur la représentation de ces reliques, de ces débris devenus des symptômes d'une catastrophe tant humaine qu'écologique.

La démarche artistique de Mathieu Hénault semble porter sur une dialectique du visible et de l'invisible, de l'altération et du perdu ou du manque.

Façade abandonnée, feu de camp délaissé, sacs plastiques, pneus, bouteilles, bâton de rouge à lèvres, lumières de Noël, bidon d'essence ou encore miroir brisé, jetés et entassés, sont déracinés de leur environnement: ces ruines sont déposées sur une surface de couleur qui continue de les amputer, de les ronger comme une rouille. Que cette surface incarne l'oubli ou la mort selon la sensibilité de celle ou de celui qui l'observe, ce phénomène d'effacement perpétuel occupe une place prépondérante dans la réflexion de l'artiste et se retrouve de manière plus qu'éloquente dans ses peintures. Le travail du peintre devient alors comparable à celui de l'écrivain décrivant cette perte inéluctable de mémoire dans la recherche des traces de son existence, comme l'exprime très justement l'auteur Patrick Modiano: «À cause de cette couche, de cette masse d'oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes».

Le contraste est extrêmement frappant, voire violent, entre cette masse de couleur posée en aplat monochrome, unidimensionnel, immatériel - comme un silence ou un vide - et la masse de ces détails, de ces sujets/objets abimés, mis à nu, dont les cicatrices/altérations laissent entrevoir, couche après couche, une ossature/structure elle-même endommagée. L'impression d'effacement, le sentiment d'incomplétude et l'inquiétude que cela provoque en nous est alors plus grand, plus prégnant, lorsque cette masse de couleur vient envahir et morceler le cœur même du sujet/objet, de sa représentation, laissant une faille ouverte dans les formes comme dans les récits possibles de ces sujets/objets. Ce qui nous est montré, nous dévoile à la fois un certain état matériel, physique, mais aussi psychique du monde de l'homme, de l'homme dans ce monde.

Paradoxalement, Mathieu Hénault utilise des couleurs très tendres, la plupart pastel, pour ses différents aplats monochromes qui viennent contrebalancer quelque peu le sentiment d'angoisse que l'on peut éprouver face à un tel morcellement, devant autant d'objets fracassés qui ont perdu toute unité, toute intégrité. Il émane alors de ses peintures une sorte de tendresse, une douce nostalgie, qui n'enlèvent en rien la force, voire la dureté, de ce qui est montré, exprimé.

Sans titre, acrylique sur toile, 51cm x 51cm, 2015.

Deuxième série : Abris

Cette série s'éloigne quelque peu de l'hyperréalisme des précédentes peintures, certains éléments qui les composent sont plus définis que d'autres et nous donne une impression d'inquiétante étrangeté. Bien que reconnaissables, ces tentes, huttes, boites en carton, amas de pierre ou de branches sous lequel on pourrait se réfugier nous paraissent problématiques : ces abris ne semblent pas ou plus être utilisables ou fonctionnels.

Plus énigmatiques et plus inquiétantes encore sont les traces de liquides qui recouvrent ou transpercent à certains endroits quelques-uns de ces abris et dont on ne pourrait dire avec certitude si c'est du sang, du pétrole ou encore de la mélasse. Mais ici encore, quelque chose de l'homme semble avoir été perdu après son passage...

Ces abris ressemblent plus à des chimères témoignant de l'obsession de l'homme à se barricader qu'à des lieux de paix et de réconfort comme cela devrait être supposément le cas. À la volonté de l'homme à vouloir se protéger, l'artiste semble opposer la fragilité irréductible de ce dernier en pointant notre attention non seulement sur notre insécurité foncière, mais sur ce qui semble être des défauts de civilisation dans la construction même de nos habitats. Ces abris sont autant d'énigmes, que l'artiste pose à l'observateur, l'incitant à les résoudre ou du moins à les ressentir.

Abris no.3, acrylique sur toile, 122cm x 122cm, 2013.

Troisième série : Pièges

Dans cette série, Mathieu Hénault change de ton, use de la satire pour mettre en scène sa vision quasi apocalyptique du monde avec des pièges composés d'objets courants que rien n'aurait dû rapprocher si ce n'est justement la mise au rebut par l'homme de ces derniers. Ironiquement, se retrouvent alors littéralement liés et suspendus ensemble des objets hostiles ou repoussants (hache, flèches, bidon d'essence, collet, poubelle, etc.) et des objets inoffensifs ou attrayants (nid d'oiseau, guimauves, lumières de Noel, brosse à dents électrique, etc.).

Cône, acrylique sur toile, 76cm x 76cm, 2012.

Ces objets chargés symboliquement sont assemblés de telle façon que le sens ainsi que l'usage ancien qui en était donné ou fait disparaissent. L'unité apparente de ces pièges devient alors tout à fait illusoire, l'illusion d'unité étant alors véritablement le piège que l'artiste dénonce et nous donne à voir.

Tire, acrylique sur toile, 76cm x 76cm, 2012.

Échos d'une société sans âme, ces peintures sont une critique en bonne et due forme de notre société de consommation, de nos habitudes de vie, de nos illusions et de nos mensonges qui réduisent à une peau de chagrin un quelconque changement d'attitude et qui nous amènent très certainement à notre propre disparition. Vous constaterez aisément que le grand absent de ces peintures, c'est l'homme lui-même, un effacement qui s'opère jusqu'à la disparition de la signature de l'artiste sur ses œuvres.

Si la représentation de la mort comme vide ou comme manque tend de plus en plus à disparaitre dans l'imaginaire culturel et médiatisé de notre société - remplacée par une sollicitation croissante à consommer plus, par une économie de l'obsolescence qui incite les foules à jeter toujours plus au lieu de conserver et de réparer - Mathieu Hénault lui redonne à travers ses peintures tout son potentiel réflexif, sa capacité à interroger nos existences, à nous concentrer davantage sur l'être que sur l'avoir.

Mathieu Hénault fait partie de ces artistes qui, comme le rappelle le plasticien Éric Bossard, «prédisposés par la surabondance des biens, mais aussi des déchets, expriment leurs doutes, leurs craintes sur le symbolisme de cette consommation qui éloigne l'Homme du Réel pour le plonger dans un matérialisme schizophrénique».

La qualité de sa réflexion sur notre monde, de sa recherche au niveau du traitement de l'image, ainsi que la qualité technique de ses réalisations font de Mathieu Hénault un artiste à suivre assurément.

Mathieu Hénault dans son atelier, Montréal, 2015.

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans de prison pour avoir exprimé son opinion.

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